Terra australis

Titre : Terra Australis
Scénariste : Laurent Frédéric Le Bollée
Dessinateur : Philippe Nicloux
Éditeur : Glénat (1000 Feuilles)
Date de publication : 2013

Synopsis : Une des plus incroyables odyssées humaines de l’Histoire a eu lieu il y a un peu plus de 220 ans. Environ 1 500 hommes et femmes ont été déportés, entassés à bord de 11 navires, parcourant plus de 24 000 km sur trois océans. Ils étaient des bagnards, des forçats, des condamnés… le rebut de l’Angleterre! On les a envoyés à l’autre bout du monde, dans un pays qui n’existait pas encore. Aller sans retour vers l’enfer ou chance inespérée d’une nouvelle vie? Plus rien ne sera comme avant autour de ce nouveau monde, issu d’une terre ancestrale que les habitants d’origine appelaient Bandaiyan…

Note 5.0

Sauvage. Farouche. Hostile. Lointaine. Ancienne. Brûlante. Masse nue, ocre, verte, bleu mer. Virginale et violente. Ma terre est isolée, à l’abri des regards, des haines et des souillures. Je la parcours hagard, ivre de sa beauté, fou de sa solitude. J’apprivoise le secret de ces fières latitudes. Les miens vivent ici depuis le début des temps. Vérité première et finale. Je ne sais même pas si mon pays a des frontières.

 

Au XVIIIe siècle, l’Australie fait rêver les Européens. On sait qu’il existe un vaste continent là-bas, dans le sud du Pacifique, quelques explorateurs téméraires y ont même déjà débarqué, mais personne n’a encore revendiqué sa possession ni percé tous ses mystères. Jusqu’à ce que l’Angleterre ne se décide à prendre les devants… Il faut dire que « Botany bay », comme on l’appelle à l’époque, représente pour les Britanniques une formidable opportunité qui leur permettrait de désengorger leurs prisons et d’exiler enfin les prisonniers condamnés à la déportation et qui pourrissaient jusqu’à présent dans les geôles londoniennes. En 1787, onze navires quittent l’Angleterre et un an plus tard, après un voyage interminable et éprouvant, est officiellement fondée la colonie pénitentiaire de Nouvelle-Galles du Sud. L’aventure commence ! Avec cet ouvrage de plus de cinq cent pages Laurent Frédéric Le Bollée et Philippe Nicloux entreprennent de nous narrer par le détail cette arrivée des Européens en Australie et les circonstances de la fondation de la première colonie anglaise sur le territoire. Un projet d’une grande ambition pour un résultat d’une qualité exceptionnelle en grande partie due à la qualité de la documentation et à la variété des thèmes abordées.

Terra autralis planche 1

L’ouvrage se découpe en plusieurs parties nous invitant à découvrir les étapes majeures de cet événement historique, le tout avec un luxe de détails afin de bien faire prendre conscience aux lecteurs de tous les enjeux que représente cette colonisation de l’Australie pour l’Angleterre, et à plus vaste échelle pour l’Europe et ses colonies. L’ouvrage consacre ainsi autant de tant à l’arrivée des colons et à leur installation dans le Pacifique qu’à l’organisation de l’expédition encouragée par Lord Sydney ou encore au voyage en mer imposé aux déportés avant de parvenir enfin à destination. L’occasion pour les auteurs d’aborder quantité de sujets, des conditions de déportation des esclaves à la vie dans les prisons anglaises en passant par l’importance des expéditions scientifiques menées à l’époque dans des territoires encore peu connus, la vie à bord d’un navire, le fonctionnement de la hiérarchie dans la marine britanniques… L’ouvrage permet évidemment aussi de mieux comprendre en quoi consistait la politique impérialiste menée par les Européens et nous en apprend surtout beaucoup sur les relations tissées par les colons avec les autochtones, les fameux aborigènes.

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Les deux auteurs ne commettent toutefois pas l’erreur de nous proposer un récit désincarné qui ne serait qu’une succession de faits détaillés et qui ne mettrait en lumière que des personnages illustres ayant joué un rôle clé dans cette aventure. Outre le capitaine Arthur Philip, chef de l’expédition et gouverneur de la future colonie, l’ouvrage se focalise surtout sur des personnages secondaires, qu’ils soient fictifs ou non, afin de multiplier les points de vue et de dresser un portrait le plus réaliste possible de l’événement. On découvrira ainsi en même temps que l’histoire de la colonisation de l’Australie celle du petit John Hudson, orphelin d’une dizaine d’années condamné pour vol, celle de l’impressionnant Caesar, ancien esclave en Amérique et à la carrure de géant, celle du très correct lieutenant Ralph Clark, dévasté de devoir quitter son épouse et son jeune fils, celle de Bennelong, premier aborigène avec lequel les Anglais entreprirent de communiquer, et bien d’autres encore. Outre le travail de documentation et la qualité du scénario et des personnages on peut également saluer celle de la plume de Laurent Frédéric Le Bollée qui sait se faire très poétique mais aussi très lucide et plus incisive. Un mot, pour finir, sur les sublimes graphismes de Philippe Nicloux qui réalise des planches absolument remarquables dont certaines me marqueront longtemps (la double page illustrant l’intérieur d’un bateau négrier, le combat opposant un requin à une baleine…)

Terra australis planche 3

Laurent Frédéric Le Bollée et Philippe Nicloux réalisent une belle prouesse avec cet ouvrage qui nous raconte par le menu l’une des plus grandes aventures du XVIIIe et où le lecteur assiste, fasciné, à la naissance d’un pays mais aussi à la mort d’une civilisation. Une lecture indispensable !

NB : A ceux que le sujet intéresserait, je conseillerais également l’excellent film « Charlie’s country » actuellement en salle et consacré aux aborigènes du XXIe siècle en Australie.