Tigane

Titre : Tigane
Auteur : Guy Gavriel Kay
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 1998 (1990 pour la version originale)

Synopsis : Depuis ce jour fatal où son fils bien-aimé fut tué, Brandin d’Ygrath ne vit plus que pour sa vengeance. Il ne lui suffit pas que Tigane soit rayée de la carte, il faut aussi que tous les natifs de la cité meurent à leur tour. Qui peut contrer le tyran ? Alessan, le prince héritier, engagé dans la résistance sous le masque d’un ménestrel ? Dianora ? Originaire de Tigane, elle s’est juré de le tuer, mais elle a un désir profond de cet homme. Alberico, le sorcier, avec qui Brandin partage le pouvoir ? A la seule évocation de Tigane, des forces obscures s’affrontent… Ce grand roman d’aventures, somptueuse métaphore sur l’impérialisme et l’occupation, évoque la douloureuse expérience de l’exil en son propre pays et de la perte de son identité culturelle.

Note 5.0

– « Je ne vais pas te dire que je regrette ce que j’ai fait, avait déclaré Alessan au magicien alors que le soleil se couchait, mais sache que j’ai de la peine. » Et cette nuit là, en écoutant le prince de Tigane jouer de sa flûte, Devin comprit la différence entre les deux (…) Son propre chagrin monta au son de la flûte des bergers. Il versa des larmes pour Alessan et pour Erlein, terrassé. Il en versa pour Baerd et ses marches nocturnes et hantées. Pour Sandre et ses dix doigts, et pour son fils défunt. Pour Catriana et lui-même, pour tous ceux de leur génération, sans racines, sans passé et sans pays. Il versa des larmes pour ce que tous, hommes et femmes, avaient subi, et pour ce qu’il leur restait à accomplir avant de pouvoir relever la tête.

Il est des romans dont on sait dès les premières pages qu’ils vous marqueront pour longtemps. Tigane est de ceux-là. Guy Gavriel Kay y réinvente pour nous une péninsule italienne à l’aube de la Renaissance, tiraillée entre les ambitions de deux tyrans étrangers, Alberico et Brandin d’Ygrath. Mais avant celui d’un conflit, c’est d’abord et surtout l’histoire d’une quête que ce roman retrace, la quête de l’identité de tout un peuple, celui de Tigane, dont le nom a été rayé à jamais des mémoires par la malédiction d’un roi-sorcier rendu fou de douleur par la mort de son fils. Les thèmes abordés – le patriotisme, ce qui fait l’essence même d’une nation… – sont passionnants et traités avec tant d’intelligence et de talent que l’on attend avec fébrilité le dénouement de l’histoire tout en le redoutant tant on voudrait qu’elle ne s’arrête jamais. Des scènes d’une justesse et d’une poésie à couper le souffle défilent sous nos yeux et l’on ne peut qu’être sensible devant tant de beauté.

Mais le plus grand atout du livre, comme souvent chez Guy Gavriel Kay, ce sont ses personnages. Qu’ils soient bons ou mauvais, essentiels à l’intrigue ou juste de passage pour quelques lignes, tous sont d’une justesse et d’une profondeur incroyable. Difficile de ne pas s’attacher au chanteur Devin, à la farouche Catriana, au noble prince Alessan ou au vieux magicien Sandre. Mais le personnage le plus réussi à mon sens, celui qui élève le roman et auquel est d’ailleurs consacré toute la seconde partie, est celui de Dianora, l’une des favorites du tyran Brandin dont le conflit intérieur, la détermination et le courage ne peuvent qu’émouvoir. Une chose est sûre : vous ne risquez pas de regretter d’avoir lu ce roman et vous rappellerez sûrement avec nostalgie de ce serment, « Tigane, que le souvenir que j’ai de toi soit comme une épée dans mon âme ».