Fiction historique

L’épée et le glaive

Titre : L’épée et le glaive
Auteur : Clément Bouhélier
Éditeur : Critic
Date de publication : 2026 (juin)

Synopsis : Année 58 avant Jésus-Christ. Beli et Adrettio sont les enfants de Contessilo, un seigneur gaulois ami des Romains. Après quatre années à Arpinum, ils regagnent Bibracte, la capitale du peuple héduen. Beli est impulsive, bagarreuse, marquée par de terribles visions. Adrettio, lui, est solitaire et frappé de surdité. Ils ignorent qu’une terrible nouvelle les attend sur leurs terres natales, et que les légions du proconsul Jules César déferleront bientôt sur la Celtique. Car une guerre se prépare. Une guerre comme la Celtique n’en a jamais connu. Deux destins liés, de la bataille de Bibracte aux sièges de Gergovie et d’Alésia.

Retour sur un épisode célèbre de notre histoire

Après la série à succès « Olangar » mêlant astucieusement fantasy et révolution, Clément Bouhélier revient cette année avec un nouveau roman qui se rapproche cette fois du récit historique puisqu’il y est question de la Guerre des Gaules. L’histoire est belle et tout le monde en connaît les grandes lignes et les protagonistes, du général romain ambitieux au jeune chef de guerre gaulois qui va momentanément contrecarrer ses plans de conquête, avant une tragique mais héroïque défaite lors du siège d’Alésia. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est la façon dont cette résistance fut menée mais aussi les différents types de relations qu’entretenaient les tribus gauloises entre elles, avec leurs voisins Germains, et surtout avec les Romains. Très fourni, le roman de Clément Bouhélier entend revenir sur les événements qui eurent lieu au cours de cette période, mais sans tomber dans le piège de l’image d’Epinal, et donc sans donner davantage de grains à moudre aux partisans d’un roman national fantasmé qui n’ont de cesse d’utiliser cet épisode pour idéaliser la France et son passé. Il n’est pas du tout question de cela ici, l’auteur ayant effectué un solide travail de recherche et tentant au contraire de rendre compte le plus fidèlement possible des contradictions et des tiraillements dans lesquels se retrouvaient pris les protagonistes gaulois de l’époque, loin d’être tous unanimes sur la question de l’alliance ou de la guerre avec Rome. Pour aborder le sujet, Clément Bouhélier a choisi de nous faire suivre le destin de deux frères et sœurs : Beli et Adrettio. Rejetons d’un seigneur éduen particulièrement dur, les jumeaux sont envoyés assez jeunes à Rome afin d’y parfaire leur éducation. D’ordinaire exclusivement réservé aux garçons, le privilège a ici été étendu à la sœur qui, davantage que son jumeau, semble posséder des prédispositions pour le maniement des armes. Adrettio, lui, est sans arrêt sous-estimé par son père en raison de son handicap, une surdité qui rend la communication avec les autres difficiles, à l’exception de sa sœur qui le comprend mieux que personne.

Une reconstitution de qualité, loin des fantasmes

L’histoire commence alors que les deux jeunes gens entament le voyage de retour de Rome vers leurs terres d’origine. Cela fait maintenant des années qu’ils n’ont pas revu leur père, et l’un comme l’autre appréhendent les retrouvailles avec cette figure froide et autoritaire dont ils espèrent pourtant toujours l’approbation. Ils ne se doutaient cependant pas qu’ils allaient mettre les pieds dans un véritable panier de crabes. Car à Bibracte, la succession à venir de l’actuel vergobret suscite de vives tensions entre les partisans du candidat au rapprochement avec Rome, vu comme l’allié idéal pour faire face aux Germains, et les partisans de celui qui estime au contraire que les Romains sont les véritables ennemis. A cela vient s’ajouter la disparition d’une personnalité emblématique de la ville dont la prise de position aurait bien pu faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Le premier tiers du roman est consacré à cette enquête dans Bibracte afin de tenter de comprendre les tenants et les aboutissants du complot ourdi au sein de la capitale éduenne. Les chemins du frère et de la sœur vont ensuite se séparer alors qu’on plonge véritablement dans la guerre des Gaules. L’auteur revient alors sur les grands événements de l’époque, notamment les batailles ou les sièges les plus emblématiques, et ce avec un luxe de détails particulièrement agréable. Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié que Clément Bouhélier nous fasse vivre ces épisodes en adoptant le point de vue des Gaulois mais aussi des Romains. Pour des raisons que je tairai ici afin de ne pas gâcher l’effet de surprise, on se retrouve en effet à suivre un détachement d’auxiliaires de l’armée romaine parmi lesquels se trouve un certain Tutus Pullo et un Lucius Vorenus (deux soldats effectivement mentionnés par César dans sa « Guerre des Gaules » et qui ont été popularisés par la série « Rome » diffusée en 2005 par HBO). Le dernier tiers du roman se focalise quant à lui sur un gros morceau : le siège d’Alésia et la défaite de Vercingetorix. Chef de guerre charismatique et fin tacticien, ce dernier n’occupe ici qu’une place relativement marginale dans l’intrigue, Beli et Adrettio demeurant jusqu’au bout sur le devant de la scène.

La petite histoire au coeur de la grande

De même, César est le grand absent du roman puisqu’on ne le voit qu’à l’occasion de deux ou trois courtes scènes, et l’on pourrait trouvé étonnant ce choix de l’auteur de mettre de côté les deux principaux protagonistes du conflit. Ce parti pris est pourtant judicieux car il permet à la fois de ne pas réduire cette guerre aux enjeux multiples à un simple affrontement entre deux géants, mais aussi parce qu’il ramène le récit à hauteur d’humain. Les jumeaux doivent en effet chacun affronter des situations très différentes, et ce sont au final davantage les liens d’amitié qu’ils nouent ou les pertes et les éprouves qu’ils doivent subir qu’on retient davantage que les batailles. Le siège d’Alésia est particulièrement riche en émotion dans la mesure où l’auteur met en lumière de façon assez crue ses conséquences sur la population, ce que n’aurait pas permis un récit uniquement focalisé sur les deux chefs de guerre. Le seul véritable bémol du roman concerne de légers problèmes de rythmes qui ont parfois ralenti ma lecture. Le premier tiers, notamment, est un peu déroutant et comporte à mon sens trop de longueurs : on cerne en effet assez vite les enjeux mais on peine à comprendre le rôle de certain ou certaine ni l’objectif qu’ils cherchent à atteindre. Une fois dans le vif du sujet, le récit se fait plus rythmé, la narration plus fluide et on s’immerge pleinement dans une époque dont l’auteur a cherché à retranscrire toute la complexité. Les affrontements les plus célèbres du conflit sont minutieusement rapportés, ce qui permet d’agrémenter le récit d’une dose d’épique sans pour autant tomber dans le fantasme et la glorification. Les personnages sont pour leurs parts intéressants bien que j’ai eu du mal dans un premier temps à m’attacher à Beli, la guerrière bad-ass que j’ai trouvé trop stéréotypée. La deuxième moitié du roman vient heureusement nuancer cette première impression, et il s’agit au final du personnage qui m’a le plus émue lors du siège d’Alésia. Adrettio, lui, possède un profil plus atypique en raison de son manque d’appétence pour la guerre mais aussi de son handicap. On s’identifie assez vite à ce garçon mésestimé par ses paires et pourtant doté de capacités qui s’avéreront déterminantes pour ses futurs frères d’armes.

Consacré à la guerre des Gaules, le nouveau roman de Clément Bouhélier nous embarque au cœur d’un conflit que l’on croyait connaître et dont on découvre ici toutes les subtilités et la complexité. Narré du point du vue de deux frères et sœurs éduens, le récit patine un peu au démarrage mais finit par complètement nous embarquer pour nous faire revivre les épisodes les plus emblématiques de cette guerre, sans idéalisation mais avec au contraire un souci du réalisme et un respect de l’histoire appréciables. Une belle réussite !

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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