Interview de Xavier Dollo et Simon Pinel sur la collection RéciFs (éditions Argyll)

Pour ouvrir une nouvelle année d’interviews, Xavier Dollo et Simon Pinel ont eu la gentillesse de répondre, avant les fêtes de fin d’année, à quelques questions à propos des éditions Argyll qu’ils ont co-créées en 2021 et notamment sur leur collection de petits formats, RéciFs.
Le Bibliocosme : Bonjour Simon et Xavier, la collection RéciFs a été lancée en septembre 2024. Comment a été bâtie cette idée de publier des novellas d’autrices ?
Xavier Dollo : C’est très simple : on se connaît depuis longtemps désormais avec Simon. Tous les deux, nous sommes lecteurs de récits courts (nouvelles, novellas, voire poésie pour moi). On en discutait donc souvent et l’idée a fini par faire son chemin. Très vite, l’idée d’y associer Patrick Dechesne, traducteur et dévoreur de littératures de l’imaginaire venues de tous horizons, avec qui on discutait beaucoup aussi, s’est également imposée, surtout quand on a décidé des spécificités de la collection, qu’il avait également en tête et qui rejoignaient les nôtres. Une conjonction d’idées, et c’était donc parti. La formalisation a pris du temps, tout comme décider des premiers textes. Peut-être pourriez-vous interviewer Patrick aussi ! Le choix de l’illustratrice était en revanche une évidence pour nous tous : Anouck Faure.
Le Bibliocosme : Comment vous positionnez-vous au sein du renouveau éditorial vis-à-vis du format court [je pense à la collection Une Heure-Lumière, mais aussi à la collection Libelle du Seuil en essai politique ?
XD : Je ne sais pas si on peut parler de positionnement, hormis ce que vous dites déjà dans la question, à savoir explorer le format court. C’est une jachère. Ou c’était : longtemps, concernant les textes étrangers, n’ont été traduits que des textes longs, des romans. Ainsi, de nombreux grands textes, s’ils n’ont pas paru en revues, n’existaient tout simplement pas par chez nous. Même si nous ne publions guère, pour l’instant, de textes ayant plus de quinze ans, je suis sûr qu’une exploration en profondeur nous permettrait de dénicher des perles incroyables. Toutefois, les récits d’imaginaire écrits par des femmes ont explosé ces quinze dernières années. Ainsi, notre terreau principal se trouve dans cette zone. Car il y a aussi les questions de modernité, notamment dans les propos et les thématiques sociales. A titre personnel, j’ai traduit pour le plaisir une novella de Virginia Kidd, que j’aime beaucoup, mais qui ne pourrait pas trouver sa place en RéciFs telle qu’on la développe actuellement, et d’ailleurs je ne l’ai jamais proposée au comité de lecture de RéciFs. Le matrimoine ne fonctionne déjà pas en grand format, il serait donc à mon sens délicat, alors que la collection débute, d’aller sur cette voie pour les novellas. RéciFs a un public relativement jeune, majoritairement féminin (mais, c’est aussi un constat intéressant, le lectorat masculin s’intéresse de plus en plus à la collection), en prise avec le monde d’aujourd’hui, plutôt engagé et fidèle à la collection, quel que soit le genre du récit. Nous souhaitons encore accroître et diversifier ce lectorat, car la collection se veut la plus ouverte possible, pour toutes et tous.
Le Bibliocosme : Vous publiez des autrices françaises comme étrangères. Comment s’organisent votre ligne éditoriale et l’acquisition de ces romans courts ?
Xavier Dollo : Comme évoqué plus haut, nous avons un comité de lecture principalement composé d’autrices, de tradcutrices, et même de notre illustratice, Anouck Faure. Je citerai donc Marie Koullen, Ludivine Fournier (lesquelles travaillent aussi avec les éditions Goater), Floriane Soulas, Florence Bouriot. Nous avons également dans ce comité les fondateurs d’Argyll, moi-même, Simon Pinel, Frédéric Hugot. Et, bien entendu, le directeur de collection Patrick Dechesne. Enfin, parmi nos têtes chercheuses une personne aussi discrète que de bon goût, Christophe Duchet, lequel fut avec moi et d’autres membre du comité de sélection de la revue Fiction, période Moutons électriques. Tout ce petit monde lit les textes, les note, les commente, etc. Et si un texte fait consensus, on le voit très vite. Concernant l’acquisition des textes étrangers, c’est principalement moi qui m’y colle. Si l’autrice s’auto-représente, c’est assez facile, le contact est direct. Mais la plupart du temps, on négocie avec une agence, et ça peut prendre du temps.
Le Bibliocosme : Quelles sont les prochaines parutions que vous pouvez déjà annoncer ?
Xavier Dollo : Submergée, d’Arula Ratnakar, autrice découverte au fin fond d’une revue américaine, est une hard-SF nourrie aux neurosciences qui paraîtra en février. Nous croyons énormément en ce texte magnifiquement traduit par Jean-Daniel Brèque. On peut aussi évoquer Desdemona, une sombre fantasy traduite par Anne-Sylvie Homassel, une weird fantasy même, menée de main de maîtresse par C.S.E Cooney, autrice que nous avons vraiment hâte de vous faire découvrir. Les deux sont à notre avis parmi les meilleures autrices anglo-saxonnes, et on ne serait pas étonnés qu’elles explosent dans les années à venir. Ce sera peut-être plus long pour Arula Ratnakar, qui privilégie sa carrière scientifique, mais elle fera parler d’elle, c’est plus que certain.
Le Bibliocosme : À quel point Anouck Faure joue-t-elle un rôle primordial dans la collection ?
Xavier Dollo : Elle fait partie du comité de lecture, elle illustre tous les livres. C’est presque sa collection, donc ! Je crois qu’on peut dire qu’elle est essentielle à son succès.
Le Bibliocosme : Au bout d’un an, est-ce une réussite à la fois médiatique et financière ?
Xavier Dollo et Simon Pinel : C’est une question délicate. Lui donner une réponse l’est tout autant.
Médiatique, tout dépend de ce que l’on entend par là. Si on parle de médias nationaux, papier, traditionnels, etc., je dirais que c’est un ratage complet. Hormis une critique de Hard Mary, la novella de Sofia Samatar, dans le journal Le Monde, la collection n’a eu aucun écho dans la grande presse. Ce n’est pas faute d’envoyer des services de presse, qu’on envoie de moins en moins cela dit. Le succès est davantage du bouche à oreille, par un soutien impressionnant sur les réseaux sociaux, principalement Instagram je pense, par les festivals qui invitent nos autrices (Utopiales, Imaginales…), par les libraires qui font un travail formidable sur la collection, et quelques blogs de qualité comme celui du Nocher des Livres ou le vôtre, par exemple.
Financière, maintenant. La réponse est globalement non. Ce genre de livre est très difficile à rentabiliser, sauf très grosses ventes. Cela vient du prix de vente assez bas, du coût des matières premières, de la diffusion / distribution, etc. Il faut donc vendre beaucoup d’un RéciFs pour qu’il soit rentable. Aucun n’a mal fonctionné jusqu’à présent, et si certains ont atteint ou dépassé le taux de rentabilité, c’est loin d’être encore le cas de tous. Il y a encore un plafond de verre à exploser avant d’y parvenir. On y croit, bien sûr !
Le Bibliocosme : Cela fait maintenant cinq ans que vous avez créé les éditions Argyll. Comment allez-vous marquer le coup ?
Xavier Dollo et Simon Pinel : Nous allons proposer pas mal de choses, bien sûr. Une plus grande présence encore sur les festivals. Mais aussi quelques opérations commerciales dont on préfère encore ne rien dire (promis, on en parle bientôt, fin janvier ou début février, on n’est pas encore prêt !). Si vous voulez un scoop, on peut vous annoncer que Floriane Soulas intégrera la collection en fin d’année avec un texte mi-cyberpunk mi-folk horror, où elle dévoile une autre facette de sa plume. Une novella in-cro-yable !



Un commentaire
tampopo24
Merci pour cette passionnante interview. On ne souhaite que la réussite à cette collection et si jamais elle se met à explorer le matrimoine, je serai plus que curieuse.
Par contre, petite question si jamais ils passent par là : je sais que la ligne éditoriale est pour les autrices mais quid des transgenres et personnes non genrées, ont-ils aussi leur place dans la collection ? (C’est juste une réflexion que je me suis faite ^^’)