Fantasy

Le château des animaux, tome 1 : Miss Bengalore

Titre : Miss Bengalore
Série : Le château des animaux, tome 1
Scénariste : Xavier Dorison
Illustrateur : Félix Delep
Éditeur : Casterman
Date de publication : 2018

Synopsis : Quelque part dans la France de l’entre-deux guerres, niché au cœur d’une ferme oubliée des hommes, le Château des animaux est dirigé d’un sabot de fer par le président Silvio… Secondé par une milice de chiens, le taureau dictateur exploite les autres animaux, tous contraints à des travaux de peine épuisants pour le bien de la communauté… Miss Bengalore, chatte craintive qui ne cherche qu’à protéger ses deux petits, et César, un lapin gigolo, vont s’allier au sage et mystérieux Azélar, un rat à lunettes pour prôner la résistance à l’injustice, la lutte contre les crocs et les griffes par la désobéissance et le rire…

Mon cher César c’est une erreur bien commune de croire que ce que l’on possède et le moyen par lequel on l’a obtenu ne sont pas étroitement liés.

La ferme d’Orwell version Dorison

Parmi les nombreuses bandes dessinées réalisées par Xavier Dorison, j’avais surtout été bluffée par sa tétralogie consacrée au personnage de « Long John Silver » dans lequel l’auteur reprenait l’une des figures les plus emblématiques du roman de Robert Louis Stevenson. La démarche est un peu différente ici, mais c’est tout de même un classique de la littérature qui a également inspiré le scénariste puisque sa nouvelle série emprunte énormément à la fameuse fable « La ferme des animaux » de Georges Orwell. Il ne s’agit toutefois pas d’une simple retranscription, mais plutôt d’un hommage : l’histoire se déroule bien dans une ferme, les personnages sont bien des animaux et les humains ont bien été chassés, mais les protagonistes ne sont pas les mêmes, et le propos non plus. Là où Orwell utilisait la fable animalière pour mettre en avant les contradictions du stalinisme et narrer l’instauration progressive d’un régime totalitaire, Dorison livre ici un beau plaidoyer en faveur de la révolution non-violente. Tout commence dans un château perdu au milieu de la forêt et transformé en ferme par les hommes. Ces derniers sont toutefois partis depuis longtemps, et la République a succédé à la dictature des humains, les animaux exploitant désormais seuls les lieux. L’enthousiasme du début s’est toutefois sacrément effrité depuis qu’un animal en particulier a pris l’ascendant sur les autres après s’être assuré du soutien des membres les plus dangereux de l’exploitation : les chiens. Les autres bêtes en sont réduites à travailler d’arrache-pied sous la supervision des féroces canidés, le tout en vivant dans une misère de plus en plus insoutenable et dans la frayeur d’attirer la colère du président Silvio, qui fait régner la terreur tout en prétextant agir au nom de l’intérêt général. C’est dans ce contexte que l’on fait la rencontre de Miss Bengalore qui donne son nom à ce premier volume : une chatte (la seule de la ferme) qui élève seule ses deux petits. Déterminée à assurer une subsistance à ses chatons, la petite chatte blanche se tient à carreau et endure les humiliations, jusqu’à ce qu’une goutte d’eau ne vienne faire déborder le vase. Sa rencontre avec un rat itinérant et conteur de talent va lui donner la force qui lui manquait pour s’élever contre la dictature de Silvio et pousser les autres animaux à la révolte.

-Vous n’êtes pas cinglé mais gentil, César, même si vous vous donnez beaucoup de mal pour le cacher.
-Moi ? Gentil ? Vous m’insulter encore une fois et je me taille ! 

La révolution non-violente au coeur du récit

L’ouvrage a rencontré un succès important lors de sa parution, et l’une des principales causes qui expliquent l’engouement du public est à chercher dans un premier temps du côté des graphismes. C’est Félix Delep qui est ici aux commandes, et le résultat est absolument magnifique, tant en ce qui concerne les décors que les personnages ou encore la colorisation. Difficile étant donné le sujet de ne pas penser à LA bande dessinée qui vient à l’esprit de tout le monde dès lors qu’il est question d’animaux anthropomorphisés (« Blacksad »), mais les dessins soutiennent ici fort bien la comparaison. La force des illustrations réside principalement dans le contraste énorme entre la mise en scène de ces chats, poules, oies et lapins d’une mignonitude à faire fondre, et la violence dont ces derniers sont victimes et qui se manifeste sans aucun fard dans certaines planches à couper le souffle. Les animaux sont pour leur part extrêmement bien représentés, leurs postures ou expressions empruntant tour à tour à l’homme ou à la bête. L’ouvrage ne vaut cela dit pas que pour la qualité de ses dessins mais aussi pour celle de l’histoire dont ne nous est dévoilée ici que la première partie sur les quatre que comptera au total la série. Difficile de rester de marbre à l’évocation des injustices répétées subies par les animaux ou des exactions commises par la milice du président Silvio qui se révèle malgré tout un poil caricatural (mais sacrément impressionnant). La révolution non-violente et tous les débats et questionnements que cela entraîne se trouve ici au cœur du récit et est traitée sans mièvrerie ou idéalisme. On devine sans mal les grandes figures qui ont pu inspirer l’auteur, de Mandela (dont on oublie cela dit un peu trop souvent qu’il a lui-même prôné la lutte armée en raison des limites de l’action non violente) à Marin Luther King en passant par Gandhi (que le vieux rat philosophe n’est d’ailleurs pas sans rappeler). On peut adhérer ou pas à l’idée, la trouver utopiste ou trop encline à fabriquer martyr sur martyr, il n’empêche que les arguments de l’auteur portent, et qu’on a bien envie de voir ce que peut donner une nouvelle révolution menée par des animaux. En espérant qu’elle ne leur soit pas cette fois encore volée par un nouveau Napoléon.

Premier tome d’une nouvelle tétralogie inspirée de la célèbre fable animalière de George Orwell, « Le château des animaux » est un beau plaidoyer en faveur de la révolution et de la lutte non violente. L’élégance des graphismes participe indéniablement au plaisir que l’on prend à tourner les pages de ce bel album mettant en scène des animaux anthropomorphes aux prises avec un abject tyran. Le second volume est d’ores et déjà disponible et vous devriez en voir la chronique arriver d’ici peu sur le site.

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3 ; Tome 4

Autres critiques :  ?

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

6 commentaires

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