Le Roi n’avait pas ri

12 avril 2021 2 Par Dionysos
Le Roi n'avait pas ri

Titre : Le Roi n’avait pas ri
Auteur : Guillaume Meurice
Éditeur : JC Lattès [site officiel]
Date de publication : 17 mars 2021

Synopsis : Triboulet fut le difforme et volubile bouffon de Louis XII et François Ier. À travers sa vie de frasques et de facéties, il testa chaque instant les limites de sa liberté. Jusqu’à… la blague de trop.
Le pouvoir tolère-t-il vraiment le rire ? Lorsqu’elle est permise par un roi, l’irrévérence fait-elle révérence ?
L’ascension et la chute de Triboulet, racontée par un bouffon du XXIe siècle.

Savoir se faire passer pour un fou est signe d’une grande intelligence.

Avec Le Roi n’avait pas ri, Guillaume Meurice, humoriste et comédien, publie son deuxième roman, chez JC Lattès. Sous couvert d’une évocation historique bienvenue, c’est l’occasion d’aborder sa propre position vis-à-vis des pouvoirs politiques.

Les tribulations de Triboulet

Laideron n’est pas très beau à voir : bossu, petit et maladroit, il est rejeté par sa famille blésoise, alors qu’elle vit dans la pauvreté des sujets les plus miséreux du royaume de France. C’est alors Louis XII qui règne en « Père du Peuple » et qui repère par pur hasard le narrateur ; celui-ci se fait rapidement surnommer Triboulet pour les quelques frasques verbales qu’il réussit à asséner malgré son inexpérience en la matière. C’est toute son histoire, de tout jeune gringalet à vieux sage assis sous son châtaignier, qu’il nous conte le plus simplement et directement possible. Même si le roman débute par la scène finale, nous ne cernons pas au départ ce qui l’a amené à cette situation critique, on le devine forcément, mais tout ce cheminement, les bornes qui lui sont imposées, les privilèges qui lui sont consentis font de son histoire une suite de péripéties quasi aventurières, puisque Triboulet doit s’aventurer sur un chemin semé d’embûches alors même qu’il n’a rien demandé à personne.

Sympathique aventure historique

À la suite de Triboulet, nous naviguons dans le royaume de France du début du XVIe siècle, alors que les rois de France lorgnent davantage la richesse des cités italiennes que sur l’avenir misérable de leurs sujets. Cette période de la Renaissance, tant scientifique que religieuse et artistique, est fertile en écrits et diffusions de savoirs. L’humanisme ambiant éprend la noblesse, mais ne touche pas vraiment la vie des simples sujets. Dans cet esprit, Guillaume Meurice case de multiples citations d’Érasme, notamment issues de son Éloge de la Folie, ainsi que quelques allusions aux intellectuels de l’époque. Il s’attache également à rendre cohérentes entre elles les rares sources que nous possédons à propos du dénommé Triboulet. En fait, il y en eut plusieurs, car ce sobriquet semble avoir été commun ; l’épitaphe du poète Jean Marot sur Triboulet peut être interprétée de différentes façons ; les multiples bons mots du bouffon ont donné lieu à certaines légendes qu’il a fallu ne pas trahir. Cette évocation se lit en tout cas avec plaisir, car la plume est alerte (on peut retrouver au début quelques tics de lecture un brin ampoulés, mais certaines accumulations sont heureusement vite élaguées) ; une complice (non rancunière) de l’émission « Par Jupiter » sur France Inter, Clara Dupont-Monod, apparaît dans les remerciements et semble en effet avoir influencé quelques choix stylistiques : on peut comparer cette vision humaniste, voire philosophique, de l’histoire à la sienne dans Le Roi disait que j’étais diable et La Révolte (tous deux à propos de la reine Aliénor d’Aquitaine), même si ici le thème humoristique et sarcastique donne forcément davantage matière à sourire.

Ainsi, une fois l’an, dans une tradition qui peine à se perdre, les fous, les laids, les cassés et les faibles remplacent les rois, les beaux, les braves, les forts. Mais seulement quand les forts l(ont décidé. Et pour une durée qu’ils ont eux-mêmes fixée. Et seulement si, bien sûr, ils sont assurés que, sitôt la fête passée, l’ordre revienne. Bref, les faibles sont forts seulement quand les forts le décident, et dans les limites qu’ils imposent. Une seule chose ne cesse de les réunir : la mort.

Rire au plus près du pouvoir

L’intérêt double de ce roman est de conjuguer la biographie de Triboulet avec l’écriture d’un trublion du panorama médiatique français qui agit à sa mesure dans l’humour politique. Guillaume Meurice fait partie des « humoristes de France Inter », petit groupe honni par un certain nombre de commentateurs de droite extrême ou d’extrême droite, alors même que leurs positionnements sont loin d’être systématiquement radicaux. Pour autant, au sein d’un organe de presse sous tutelle de l’État, il est intéressant de se poser des questions éminemment politiques : en tant qu’humoriste, jusqu’où peut-on pousser l’impertinence ? En tant que personne liée au service public, jusqu’où est-on un instrument de l’État ? Est-ce qu’un humoriste transgressif gêne vraiment le pouvoir en place ? Comment atteindre la véritable subversion afin de proposer d’autres façons de penser ? Le personnage de Triboulet peut être interprété de bien des manières quand on considère qu’il ne remet pas en cause le système de pouvoir de son époque (la monarchie de droit divin en l’occurrence, même s’il ne la comprend pas) ; pour autant, il appuie là où ça fait mal avec ses réparties et ses piques vengeresses. Disons qu’avec son physique et sa position de « fou du roi », de bouffon, il est toléré par le pouvoir et charge à lui de ne pas abuser de ce petit privilège s’il veut le conserver.

Tous les pouvoirs craignent le rire car il est libre comme un torrent de montagne. Alors ils tentent de le maîtriser, de lui donner des contours officiels.

En somme, il fait donc bon lire du Guillaume Meurice ; le roman est un tout autre exercice que la chronique de cinq minutes, le rock disruptif ou bien le spectacle « seul-en-scène » (quand il y avait encore des scènes de théâtre), mais à chaque fois on retrouve une écriture qui mérite le détour, alerte et bien sentie.

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