Rosewater, tome 1

18 septembre 2020 1 Par Boudicca

Titre : Rosewater
Cycle/Série : Rosewater, tome 1
Auteur : Tade Thompson
Éditeur : J’ai lu (Nouveaux Millénaires)
Date de publication : 2019 (mars)

Synopsis : Nigeria, 2066. La ville de Rosewater a poussé comme un champignon autour d’un biodôme extraterrestre mystérieusement apparu quelques années plus tôt et qui, depuis, suscite de nombreuses interrogations parmi la communauté internationale. Les habitants de Rosewater, eux, se fichent bien du comment et du pourquoi, tant que le dôme continue de dispenser ses guérisons miraculeuses lors de son ouverture annuelle. Karoo vit dans cette cour des miracles. Officiellement, il travaille comme agent de répression de la cyberfraude, mais il est aussi un membre du S45, une officine d’État chargée de missions plus ou moins discrètes qui l’a recruté en raison de ses pouvoirs psychiques, sans doute acquis au contact du dôme. Mais aujourd’hui, ses talents font de lui une cible…

 

Il y a ce qui existe et ce qui n’existe pas. Ce qui est connu et ce qui ne l’est pas. Ce que vous appelez le surnaturel, c’est seulement l’intersection de ce qui existe et de ce qui est inconnu. Une fois qu’on le connaît, ça devient moins magique, vous pouvez me croire. Ça exige uniquement davantage d’observation et une méthode scientifique rigoureuse.

Un extraterrestre au Nigéria

En France, on connaît surtout Tade Thompson pour sa série consacrée à Molly Southbourne (« Les meurtres » et « La survie »), mais parallèlement à la parution de ces novellas chez le Bélial est également parue une trilogie intitulée « Rosewater », éditée par J’ai lu. Salué par la critique et récompensé par le « Nommo Award » (« la plus grande distinction de la SF africaine », nous informe la quatrième de couverture), le premier tome met en scène un Nigéria futuriste dans lequel une entité extraterrestre s’est installée et agrandie au point de former un dôme hermétique autour de laquelle une véritable cité a fini par se développer : Rosewater. Un dôme qui ne laisse personne pénétrer à l’intérieur, mais qui s’ouvre néanmoins à certaines occasions, ce qui aboutit systématiquement à la guérison spontanée de toutes les personnes qui se trouvent dans un certain rayon alentour, que ceux-ci souffrent d’une simple migraine ou d’un cancer en phase terminal. Le monde entier est évidemment fasciné par le phénomène mais aucun contact n’a pour le moment vraiment été engagé avec la mystérieuse entité qui n’en est d’ailleurs pas à sa première apparition. C’est dans ce contexte que l’on fait la connaissance de Karoo, un homme recruté par un service secret nigérien consacré spécifiquement aux questions surnaturelles. Car sous ses abords tout à fait ordinaire, notre héros cache en fait des capacités exceptionnelles que seuls une poignée d’individus ont à ce jour développées, et que beaucoup estiment liés au dôme. N’allez toutefois pas vous imaginer des super-héros ou héroïnes capables de voler ou doté(e)s d’une force extraordinaire. Non, les « pouvoirs » de notre personnage et de ses homologues sont plutôt d’ordre psychique, puisqu’ils consistent à lire dans les esprits (non pas directement les pensées mais plutôt des impressions ou des émotions captées dans la « xénosphère », une sorte de monde psychique auquel seuls les « Réceptifs » ont accès et dont l’origine serait due aux particules organiques que l’extraterrestre relâcherait dans l’atmosphère).

Le monde et l’Afrique du futur

Le roman est à la fois fascinant et déroutant. L’intérêt du lecteur est dans un premier temps titillé par le fait que l’action se passe en Afrique, ce qui est loin d’être fréquent, que ce soit en SF ou en fantasy (même si d’autres auteurs, ou plus précisément des autrices, tentent depuis longtemps, et avec succès, de mettre en avant un imaginaire moins européo-centré comme Nnedi Okorafor ou encore Nora K. Jemisin). Le cadre nigérien permet évidemment de mettre en avant des aspects culturels propres à cette région du monde que beaucoup de lecteur (donc moi) ne connaissent certainement que très peu. L’auteur revient ainsi sur toute une série de problématiques qui touchent le Nigéria d’aujourd’hui ou qui ont marqué son histoire : pratique de la justice sauvage (qui aboutit généralement au lynchage des voleurs et donne lieu dans le roman a des scènes assez dures à encaisser), superstition à l’encontre des albinos, tensions ethniques, impact du découpage colonial décidé par les Européens, condamnation et violente répression de l’homosexualité… Le caractère futuriste du décor est quant à lui renforcé par la mention de nouvelles technologies qui empiètent de plus en plus sur la vie des habitants mais qui leur paraissent parfaitement ordinaires (implants de géolocalisation, appartement connecté…). Tade Thompson se fend également de rares mentions concernant ce qui se passe dans le reste du monde, mais celles-ci ne manquent pas d’attiser la curiosité du lecteur. On apprend par exemple que les États-Unis ont soudainement décidé de s’isoler du reste du monde, coupant toute relation diplomatique et tout échange commercial, si bien que la communauté internationale n’a aucune idée de ce qui se passe sur le territoire américain. De même, il est fait mention de l’apparition de plusieurs phénomènes extraterrestres ayant précédé celui de Rosewater, dont un à Hyde Park qui est rapidement évoqué et à propos duquel de nombreuses questions restent en suspens.

Nous avons plus d’expérience que n’importe quel pays occidental pour gérer un premier contact. A votre avis, qu’est-ce que nous avons éprouvé quand vous avez découpé l’Afrique à la conférence de Berlin ? Vous êtes arrivé avec une intelligence différente, une civilisation différente, et vous nous avez souillés. Mais nous sommes toujours là.

Intéressant mais déroutant

Pour toutes ces raisons, le récit se révèle captivant, mais s’avère malgré tout un peu difficile à suivre. Cela s’explique, d’abord, par le mode de narration adopté puisque l’auteur s’amuse à brouiller les pistes en alternant à chaque chapitre entre des époques différentes de la vie du personnage. On suit donc l’évolution de plusieurs intrigues en parallèle, et il est parfois un peu difficile de reprendre le fil du récit et de se rappeler à quel moment de la vie du héros tel ou tel épisode se situe. Parmi les autres éléments qui m’ont donnée un peu de fil à retordre, figurent les explications scientifiques consacrées à la microbiologie assez poussées qui m’ont parfois totalement laissée sur le carreau, notamment dans la seconde partie du roman qui est un peu plus complexe à suivre. L’ensemble reste malgré tout intéressant tant on a souvent l’impression d’avoir affaire à un véritable thriller, avec son lot de rebondissements ou de révélations sur les véritables motivations des personnages. Ces derniers sont d’ailleurs réussis, à commencer par le protagoniste auquel on s’identifie et qui agace autant qu’il émeut. Ainsi, si son passé difficile et les épreuves surmontées ne peuvent que nous inciter à le prendre en affection, certaines de ses réactions n’en provoquent pas moins l’exaspération ou l’incompréhension du lecteur (son sexisme est notamment source d’agacement, même si Tade Thompson n’en fait pas un complet misogyne et que plusieurs personnages lui en font d’ailleurs le reproche). Les personnages secondaires sont pour leur part intriguant à défaut d’attachants, dans la mesure où ils sont bien moins développés que le héros. Le seul véritable bémol que j’aurais à formuler concerne la fâcheuse manie de l’auteur de systématiquement décrire les personnages féminins en détaillant par le menu leur physique (toujours très très avantageux, évidemment). Comme souvent, on a l’impression que l’auteur craignait que ces dernières ne soient pas assez intéressantes ou assez dignes de l’intérêt du héros avec un physique ordinaire (alors que leur personnalité est pourtant suffisamment attirante), d’autant que presque toutes sont dépeintes comme d’une beauté vraiment vraiment exceptionnelle, ce qui est franchement agaçant et un peu ridicule.

La lecture de ce premier tome de « Rosewater » est une expérience assez déroutante mais néanmoins enthousiasmante. Le récit est mené tambour battant, les questions et les rebondissements s’enchaînent à toute vitesse et on est vite captivé par le décor dans lequel se déroule l’histoire ainsi que par les mystères que recèle ce fameux dôme extraterrestre. Si le roman est loin d’être exempt de défauts, il m’a néanmoins suffisamment intriguée pour m’inciter à découvrir les deux autres volumes de la série.

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques : Elhyandra (Le monde d’Elhyandra)

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