Kabu Kabu

24 février 2020 3 Par Boudicca

Titre : Kabu Kabu
Auteur : Nnedi Okorafor
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2020 (janvier)

Synopsis : Avec Kabu Kabu, plongez dans les méandres des nouvelles de Nnedi Okorafor, l’autrice de Qui a peur de la mort (optionné par HBO). Embarquez en direction de l’aéroport de New York dans un kabu kabu, taxi clandestin à qui vous fera traverser les légendes africaines. Découvrez une musicienne qui joue de la guitare pour un zombie particulier. Rencontrez Arro-yo, la coureuse de vents à la chevelure maudite, qui se bat pour exister sur l’étrange planète Ginen. 21 nouvelles vers un ailleurs étonnant et passionnant.

 

 Le père d’Emem aimait à dire que certaines personnes portent en elles l’esprit des guerriers. Et que cet esprit ne change pas sous prétexte qu’il est incarné dans le corps d’un tigre, d’un rat, d’un papillon, d’une grenouille ou même d’une petite fille.

Le Nigeria et les Nigérian(ne)s à l’honneur

C’est en 2013 que l’autrice américano-nigérianne Nnedi Okorafor fait son apparition sur la scène littéraire française avec « Qui a peur de la mort ? », roman récompensé par un World Fantasy Award et mettant en scène une Afrique post-apo dans laquelle l’autrice abordait des thématiques jusqu’alors peu mises en lumière dans les littératures de l’imaginaire (le viol utilisé comme arme de guerre, l’excision…). Réédité l’an dernier par les éditions ActuSF, le roman a depuis été rejoint par plusieurs autres textes, à commencer par « Kabu Kabu », un recueil de plus d’une vingtaine de nouvelles précédemment publié par les éditions de l’Instant. On retrouve tout ce qui fait la spécificité et le charme de la plume de Nnedi Okorafor qui fait une fois encore le choix de placer la quasi-totalité de ses intrigues en Afrique, et plus précisément au Nigeria. Un environnement peu familier au lecteur occidental qui ne manquera par conséquent pas d’être rapidement dépaysé par ces paysages désertiques, ces villages de cases ou ces forêts luxuriantes, mais aussi par une faune et une flore qui sortent de l’ordinaire (babouins, serpents, vautours…). Cette originalité se retrouve également du côté du folklore mobilisé, ainsi que du profil des personnages puisque l’autrice ne met quasiment en scène que des femmes, et systématiquement des personnes noires. « Le nègre magique », premier (court) texte en charge d’ouvrir le recueil, donne d’ailleurs clairement le ton. L’autrice y insiste sur le rôle dérisoire accordé aux personnages noirs dans les histoires, ces derniers ne servant trop souvent que de faire-valoir au héros blanc. Une mise-en-bouche déstabilisante au début, mais finalement hilarante et qui tient en quelque sorte lieu d’avertissement au lecteur : chez Nnedi Okorafor se sont l’Afrique et les Africains qui se trouvent au cœur du récit.

Déshumanisation et génocide ethnique

Il en résulte un recueil foisonnant et absolument passionnant mettant en lumière plusieurs sujets spécifiques à la situation actuelle ou passée du Nigeria. Les vingt-et-une nouvelles que comprend l’ouvrage sont d’ailleurs globalement réparties par thème, un classement risqué dans la mesure où la succession de textes abordant le même sujet aurait pu s’avérer lassant pour le lecteur, or ce n’est absolument pas le cas. Chaque nouvelle vient au contraire compléter l’autre, apportant un nouveau regard sur le propos développé précédemment plutôt qu’une redite, ce qui renforce l’impression d’avoir affaire à un tout cohérent plutôt qu’à un assemblage hétéroclite. La première grande thématique abordée est celle de la stigmatisation d’une ethnie, suivie de son génocide ou de sa soumission. « La tâche noire » met ainsi en scène deux ethnies différentes déjà évoquées dans « Qui a peur de la mort », les Nuru et les Okeke, la première ayant asservi la seconde jugée néfaste car responsable du courroux de la Déesse et de la destruction du monde. Déshumanisation de toute une communauté, esclavage, viol… : l’autrice aborde des thèmes douloureux avec un réalisme saisissant qui parvient efficacement à susciter le malaise et la réflexion du lecteur. On retrouve le même sujet dans « Tumaki », un très beau texte mettant en scène l’histoire d’amour entre un coureur de vent (une figure emblématique de l’imaginaire de l’autrice) et une jeune femme qui a fait le choix de porter une burka pour pouvoir vivre et exercer son métier en toute tranquillité. Dans cette nouvelle c’est avant tout le cadre qui suscite l’intérêt, l’action prenant place dans une Afrique post-apocalyptique dans laquelle des vestiges de technologies persistent mais sont sur le point de disparaître et où la magie a refait surface. Un texte fort et poignant, porté par deux personnages touchants. « Bakasi » met quant à lui en scène l’arrivée au pouvoir d’un dictateur et illustre la rapidité avec laquelle toute une population peut en être menacée. On retrouve la question du racisme dans les deux seules nouvelles qui ne se déroulent pas dans un cadre africain mais qui mettent néanmoins en scène des jeunes filles noires confrontées aux insultes de leurs camarades en raison de leur couleur de peau. La première s’en tirera grâce à sa combativité (« Zula, de la cour de récré de quatrième »), la seconde à sa ruse et au lien qu’elle entretient avec ses sœurs (« La fille qui court »).

Je lus des livres traitant de chasse aux sorcières, de persécutions, de racisme, de tribalisme, d’infanticide. Je lus des livres traitant des génocides qui s’étaient déroulés sur ce monde des dizaines d’années auparavant, en Allemagne, au Rwanda, en Bosnie, au Soudan, au Kosovo. Je mémorisai les huit stades : classification, symbolisation, déshumanisation, organisation, polarisation, préparation, extermination et déni.

Le Nigeria et la malédiction du pétrole

Une autre question qui revient dans plusieurs nouvelles concerne l’extraction du pétrole au Nigeria et les conséquences de cette exploitation sur la population. Dans « Icône », l’autrice met en scène deux journalistes étrangers venus rencontrer des pirates rebelles appartenant au Niger Delta People’s Movement, une organisation terroriste déterminée à saboter et empêcher les grandes compagnies pétrolières d’extraire du pétrole dans le Delta du Niger. Aucun ne s’attendaient à l’imprévisibilité du chef des pirates, ni à la violence à laquelle ils allaient se retrouver confrontés. Un texte court mais dont un passage en particulier a de quoi remuer. Le texte « Popular Mechanic » aborde plus en détail la question du pétrole et du rôle qu’il joue dans la région. On y apprend que le Nigeria figure parmi les plus gros producteurs de pétrole au monde : « Le gouvernement, au grand dam du pays, engloutissait la plupart des bénéfices du pétrole et ne se souciait absolument pas de ce que l’extraction pouvait bien faire au pays et à ses habitants. » Ironiquement, alors que le pétrole coule à flot sur leurs terres, les Nigériens se retrouvent ainsi régulièrement à cours d’essence ! La nouvelle de Nnedi Okorafor illustre bien ce paradoxe en mettant en scène une femme cherchant à sauver son père après que celui-ci ait décidé de saboter un pipeline pour permettre aux habitants de récupérer un peu du précieux liquide. On retrouve ces pipelines et les extracteurs de pétrole dans « L’artiste araignée », sans doute l’une des nouvelles les plus réussies du recueil. Pour protéger les infrastructures chargées d’acheminer l’or noir à destination, l’autrice imagine que les autorités aient investi dans des drones ultra sophistiqués capables de détecter la moindre approche sur les tuyaux. Et puis, un soir, l’un de ces zombies tant redoutés s’approche de l’héroïne pour l’écouter jouer de la musique… Un très beau texte encore une fois, et un très beau portrait de femme.

Ce soir fatidique, j’étais assise par terre en face du pipeline. Il traversait tous les jardins du village. Mon village était un village du pétrole, comme l’était le village où j’ai grandi. Ma mère vivait dans un village identique avant son mariage, tout comme ma mère avant elle. Nous sommes le Peuple des Pipelines. 

Les coureurs de vent

Plusieurs des nouvelles du recueil mettent aussi l’accent sur les coureurs de vent, des individus dotés du pouvoir de voler et qui, bien que nombreux et vénérés autrefois, ne sont maintenant plus qu’une poignée et font l’objet des pires superstitions de la part des habitants. Dans « Comment Inyang obtint ses ailes » et « Les vents de l’Harmattan », Nnedi Okorafor décrit bien comment la peur et la superstition peuvent gangrener toute une communauté, au point de lui faire commettre l’irréparable. La première nouvelle met en scène une jeune fille qui se découvre capable de léviter mais sans contrôler son pouvoir. Son ancêtre la met alors en garde contre le risque qu’elle court si le village l’apprend. L’héroïne est encore une fois très attachante, mais ce sont surtout les références à des pratiques matrimoniales surprenantes qui retiennent l’attention (excision, jeunes filles enfermées dans des huttes d’engraissement avant leur mariage…). Le second texte met en scène l’ancêtre de la précédente héroïne, une jeune femme dont le mari découvre qu’elle est une coureuse de vent. Par amour, lui va garder le secret et elle renoncer à son don et surtout à retrouver son âme-sœur, celui que possède tout coureur de vent et vers lequel son instinct la pousse. Là encore, l’autrice signe un beau portrait et met en scène une héroïne à laquelle on s’identifie dès les premières lignes et dont le sentiment d’enfermement et l’amour qu’elle porte à ses enfants ne peuvent qu’émouvoir. « Les coureurs de vent » et « Biafra » sont également des nouvelles qui se répondent. Dans la première un couple de coureurs de vent ne cesse de se perdre puis de se retrouver, tandis que la seconde met en scène le pendant féminin de ce fameux couple, survolant le Nigeria au moment de la guerre civile du Biafra qui s’est déroulée à la fin des années 1960. Elle est alors témoin des massacres perpétrés sur la population civile et, là encore, le réalisme des descriptions suscite sans mal à la fois émotion et malaise chez le lecteur.

Il y a très longtemps, les choses auraient été différentes pour Asuquo. Il fut un temps où les coureurs de vent dans les cieux étaient aussi fréquents que les crapauds dans les arbres. Puis, vinrent les ères des étrangers, avec leurs immenses bateaux, leurs mots mielleux, leurs armes et leurs chaînes. Après cela, il devint de plus en plus rare d’apercevoir des coureurs de vent. Les conteurs oublièrent les mythes et la magie du passé et ils transformèrent ce dont ils se souvenaient en choses sombres et mauvaises.

Expatriée, Nigeria et magie

L’autrice se plaît également à choisir des héroïnes qui se sont expatriées à l’étranger et qui, alors qu’elles reviennent le temps de quelques jours ou quelques mois, se retrouvent confrontées à un Nigeria fantastique. C’est le cas dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, « Kabu Kabu » qui nous dépeint le périple d’une femme cherchant à rejoindre l’aéroport à temps et qui, pour se faire, va se résoudre à emprunter un taxi miteux conduit par un compatriote. Seulement le chauffeur est d’un genre un peu particulier, de même que les différents passagers qu’il va ramasser sur son chemin. Un récit savoureux qui permet de mettre en lumière plusieurs créatures du folklore nigérian. Dans « La maison des difformités » et « Le tapis », ce sont deux sœurs qui, de retour au Nigeria, se retrouvent confrontées à des phénomènes pour le moins étranges, qu’il s’agisse d’animaux au comportement anormal, ou d’une maison abandonnée qui bruisse de vie une fois la nuit tombée. L’héroïne de « Sur la route » aura moins de chance dans sa rencontre avec le surnaturel tant son expérience se révélera traumatisante. Elle pourra heureusement compter sur les femmes de sa communauté qui, bien qu’avares en informations, semblent en savoir long sur les forces qui entourent le village. Parfois ce sont les locaux eux-mêmes qui tombent dans le panneaux et doivent se concilier des créatures magiques. Dans « L’homme au long juju », une petite fille tombera sur un fantôme malicieux dont la réputation n’est plus à faire : se montrera-t-elle suffisamment maligne ? La nouvelle « La guerre des babouins » met quant à elle en scène trois adolescentes découvrant un raccourcis pour se rendre plus rapidement à l’école. Mais pour l’emprunter, elles doivent traverser une forêt dans laquelle elle sont systématiquement attaquées par des babouins qui se montrent de plus en plus violents à chaque passage. Un texte plein de suspens et dont la chute se révèle, comme dans la plupart des autres nouvelles, déroutante mais satisfaisante.

Recueil de plus d’une vingtaine de nouvelles, « Kabu Kabu » est un excellent moyen de découvrir le talent de conteuse Nnedi Okorafor dont l’imaginaire influencé par le Nigeria et ses habitants apporte une immense et bienvenue bouffée d’air frais. Chose assez exceptionnelle, tous les textes de l’ouvrage valent le coup, que ce soit parce qu’ils mettent en scène des héroïnes fortes et attachantes, ou parce qu’ils révèlent un aspect de l’histoire ou de l’actualité du pays ici mis à l’honneur. Un gros coup de coeur.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Les Chroniques du Chroniqueur

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