Les Chevaliers du Tintamarre

26 février 2020 13 Par Dionysos
Les chevaliers du Tintamarre

Titre : Les Chevaliers du Tintamarre
Auteur : Raphaël Bardas
Éditeur : Mnémos [site officiel]
Date de publication : 22 février 2020

Synopsis : Avant d’être héros, chevalier ou prince, il faut savoir lever le coude !
Silas, Morue et Rossignol rêvent d’aventures et de grands faits d’armes tout en vidant chope de bière sur chope de bière à la taverne du Grand Tintamarre, qu’ils peuvent à peine se payer.
Lorsque la fantasque et très inégalitaire cité de Morguepierre, entassée sur les pentes d’un volcan, devient le théâtre d’enlèvements de jeunes orphelines et voit des marie-morganes s’échouer sur ses plages, les trois compères se retrouvent adoubés par un vieux baron défroqué et chargés de mener l’enquête. Les voilà lancés sur les traces d’un étrange spadassinge, d’un nain bossu et d’un terrible gargueulard, bien décidés à leur mettre des bâtons dans les roues… et des pains dans la tronche.

En route, mes amis, et n’oubliez pas vos gros mots, car nous allons nous bagarrer…

Coup de coeur

Ils étaient rendus à cette heure de la nuit où la ville dort sans plus se soucier de rien. Cette heure où les bourgeoises ont oublié le goût de poiscaille des assauts de leur époux, celle où les enfants ont cessé de craindre le croque-mitaine pour se blottir dans les bras du bonhomme de la Lune. Mais au Tintamarre, il n’en était rien. Dans cet endroit, que d’aucuns aimaient qualifier de lieu de débauche, mais que ses habitués préféraient dire « de bohème », à cette heure de la nuit, on s’amusait encore. À deux heures du matin, au Grand Tintamarre, on tintamardait.

Comme chaque année en février, les Indés de l’Imaginaire (ActuSF, Les Moutons électriques et Mnémos) mettent chacun en avant un roman francophone et pour 2020, la Pépite de l’Imaginaire de Mnémos est le premier roman de Raphaël Bardas, Les Chevaliers du Tintamarre !

Trois héros déjantés dans une enquête qui ne l’est pas moins

Silas, Morue et Rossignol sont dans une auberge et se narrent leurs exploits de la nuit. Ils investissent comme très souvent la taverne renommée il y a peu le Grand Tintamarre et participent la plupart du temps au bruit ambiant. L’attelage est comaque : le premier est un charcutier rêveur voire romantique spécialisé dans la confection de pâtés, le deuxième un poissonnier analphabète qui brille à la boxe et la savate mais dont le parler est plus que contestable, enfin le troisième un accordéoniste maigrichon mais rigolard. Tous trois se vantant de foncer au secours de n’importe quelle donzelle en détresse, en tout cas à leurs yeux, ils se mettent bille en tête pour suivre une soi-disant piste : la péripétie nocturne de l’un d’eux les conduit à s’intéresser à des disparitions au sein de leur cité. En effet, dans ce lieu nommé Morguepierre, ténébreuse cité de pêcheurs construite sur le flanc d’un volcan sorti de la mer et dévolue au géant de la Lune, une enquête est en cours sur l’échouage de créatures marines que l’armée semble appeler « marie-morgane », des tentatrices de l’océan qui se retrouvent mortes sur la plage avec un corps sans cœur.

Crapule fantasy

Au départ, au vu du pitch, on peut raisonnablement y voir une aventure de jeu de rôle dans ses grands classiques : une compagnie de trois personnages, très bien caractérisés, qui se retrouvent à la taverne et une aventure leur tombe sur le coin du museau, le tout dans un espace géographique très marqué. Heureusement, on comprend bien vite que cela va plus loin que ce premier apriori. Les « héros », tout d’abord, sont bien peu héroïques ou alors sans trop le vouloir, et là en l’occurrence, nos trois « héros » sont tout ce qu’il y a de plus bêtes, de rigolards et de complètement inconséquents ! Ils sont loin de réfléchir vite et quand ils s’en donnent la peine, leurs conclusions tombent souvent à côté. Ce sont en fait les personnages secondaires qui cadrent l’intrigue, apparaissant par ellipses et donnant des billes bienvenues à ce trio de bras cassés : le rugueux capitaine Korn qui dirige sa caserne davantage avec des injures que des ordres, l’outrecuidant Malverne (et son violon grinçant) qui tente de se reconvertir de malandrin à escorteur de jeunes nobles, l’attirante Alessa qui dirige d’une main de maître la maison des orphelines et l’agaçant Rodrigue, jeune nobliau qui veut faire ses preuves dans les bas-fonds. Ajoutez à cela que, justement, ces bas-fonds de Morguepierre, le lecteur les parcourt en long et en large pendant deux cent cinquante pages, les toponymes ne nous trompant pas (la « Rade », le « Ventre », etc.) ; nous sommes là typiquement dans une ambiance de « crapule fantasy », où l’héroïque est largement mis en berne par la filouterie, ambiance tout à fait digne de l’une des lignes éditoriales de Mnémos depuis quelques années, dans la lignée d’un Fabien Cerutti au début du Bâtard de Kosigan ou d’un Thibault Latil-Nicolas avec Chevauche-Brumes par exemple.

Style accrocheur

Raphaël Bardas a choisi de conter son histoire d’une façon particulière, puisque le ton colle à l’intrigue : rigolard, braillard et pétaradant. L’ensemble est assez burlesque. Il y a une certaine ambiance kaamelotesque qui peut se ressentir dans certains dialogues chaloupés et dans l’incompétence notoire de certains personnages. Toutefois, le ton est également teinté de fortes inspirations bretonnes, à commencer par le lieu pittoresque, cette Morguepierre où vivent surtout des pêcheurs et des militaires attentifs comme des gardiens de phare (les nobles vivent dans les hauteurs de la cité et sont très peu visibles, au fond). Et puis le folklore utilisé, notamment ces marie-morganes qui déclenchent l’enquête, immerge parfaitement dans un imaginaire de bout du monde, auxquelles sont ajoutés un nain sorcier et un « gargueulard », entre autres, assez truculents… Si on en est à parler références, je me risquerais assez à voir une allusion à Futurama dans une des toutes dernières scènes (j’ai illico pensé à l’Hypnotoad, mais ce n’est sûrement que moi)… Dans tous les cas, l’auteur a fait un travail visible sur le vocabulaire argotique, les répliques mordantes, voire des blagues d’un goût exquis (quoi que ce dernier aspect vient peut-être plus naturellement, car certains blagues sont juste immanquables dans de telles situations, Silas en sait quelque chose avec sa « Courtepine »), l’ensemble se lit très rapidement (trop peut-être) et avec un plaisir de lecture tout à fait certain.

Les Chevaliers du Tintamarre sont donc une enquête échevelée qui usent d’un rythme effréné et de personnages loufoques pour nous proposer un très bon moment de lecture !

Autres critiques :
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Boudicca (Le Bibliocosme)
Célindanaé (Au pays des Cave Trolls)
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