L’abominable

27 janvier 2020 6 Par Boudicca

Titre : L’abominable
Auteur : Dan Simmons
Éditeur : Robert Laffont
Date de publication : 2019

Synopsis : En 1924, la course pour parvenir au plus haut sommet du monde s’interrompt brutalement suite à la terrible disparition des célèbres alpinistes George Mallory et Sandy Irvine. L’année suivante, trois hommes – un poète britannique vétéran de la Grande Guerre, un guide de montagne français et un jeune idéaliste américain – tentent à leur tour leur chance. Mais quelqu’un, ou quelque chose, les poursuit, et, à 8 500 mètres d’altitude, alors que l’oxygène vient à manquer, l’expédition vire bientôt au cauchemar.Qui est à leurs trousses ? Et quelle vérité se cache derrière les disparitions de 1924 ?

 

Un mystère vieux de près de cent ans

8 juin 1924. George Mallory et Sandy Irvine, deux alpinistes anglais, délaissent les membres de leur expédition pour entreprendre, seuls, la dernière étape de l’ascension de l’arête nord de l’Everest. On ne les reverra jamais et, aujourd’hui encore, on ignore comment ils ont disparu et s’ils sont parvenus à atteindre le sommet avant de périr. Voilà un mystère à même d’enflammer l’imagination d’un auteur comme Dan Simmons, qui s’est justement penché sur le sort de cette tragique expédition dans un roman paru en 2013 et traduit il y a peu par les éditions Robert Laffont. Ce n’est pas la première fois que l’écrivain s’inspire d’un fait-divers historique de ce type pour en tirer un roman fantastique : je garde pour ma part un vif souvenir de ma lecture de « Terreur » consacré à l’expédition du capitaine John Franklin, disparue dans l’Arctique sans laisser de traces. Hélas ! Hélas quelle déception que cet « Abominable » qui, en dépit d’un début plein de promesses, retombe comme un soufflet ! Tout commençait pourtant bien. Après un prologue alléchant dans lequel l’auteur se met lui-même en scène et affirme avoir mis la main sur un témoignage exceptionnel rédigé par un certain Jake Perry, on se plonge avec délice dans les carnets de ce vieil alpiniste qui, sentant la fin venir, décide de revenir sur un épisode déterminant de sa vie : sa tentative clandestine d’ascension de l’Everst en 1925 en compagnie d’un petit groupe d’aventuriers. Ils sont trois, dans un premier temps, à entreprendre cette expédition périlleuse : le jeune Perry, un vétéran de la Première Guerre mondiale et ancien compagnon de cordée de George Mallory, et un talentueux guide de Chamonix. Si chacun d’entre eux entend bien réussir là où leurs prédécesseurs ont échoué, ce n’est toutefois pas le but officiel de leur voyage. En effet, au même moment de la disparition de Mallory et Irvine, un jeune alpiniste anglais suivant l’expédition principale est lui aussi porté disparu. Un témoin, un homologue allemand, prétend avoir vu Lord Percy se faire emporter par une avalanche, mais personne ne semble croire à cette théorie qui comporte de sérieuses lacunes. Certains racontent que le jeune homme paraissait être pris en chasse par des hommes armés qui l’auraient poursuivit jusque sur les pentes de l’Everest. D’autres mentionnent l’existence de mystérieuses créatures qui hanteraient la montagne et s’attaqueraient occasionnellement aux aventuriers trop téméraires. A nos trois héros de démêler le vrai du faux et, si possible, de retrouver le corps du jeune homme, ainsi que, avec un peu de chance, ceux de Mallory et Irvine.

L’alpinisme et ses secrets

Comme pour tous ses romans s’inspirant d’une période historique, Dan Simmons a pris soin d’accumuler une montagne d’informations. « L’Abominable » ne déroge pas à la règle et, à ce titre, s’avère passionnant, surtout dans la première partie. Le contexte historique, d’abord, est remarquablement détaillé. Nous sommes en plein dans l’entre deux-guerres, et les stigmates de la première sont toujours bien visibles, que ce soit chez les anciens combattants, toujours hantés par les souvenirs des tranchées, ou chez les civils qui ont tous perdus au moins un proche dans le carnage. L’auteur nous donne également un aperçu du contexte de l’Allemagne de l’époque, humiliée par les vainqueurs, en grande difficulté économique et dans laquelle émerge une nouvelle force politique incarnée par Adolf Hitler (qui s’attelle alors en prison à l’écriture de « Mein Kampf »). Mais là où l’auteur se fait le plus minutieux, c’est en ce qui concerne l’alpinisme, sujet à propos duquel il a réuni dans ce roman une documentation colossale. On en apprend ainsi beaucoup sur les nombreuses expéditions lancées dans les années 1920 afin de « conquérir » les plus hauts sommets du monde, ainsi que sur les tragédies qu’une telle ambition n’a pas manqué de provoquer. Le roman se révèle aussi très instructif concernant les techniques d’escalade ainsi que sur le matériel mis à disposition à l’époque, celui-ci nous étant présenté dans les moindres détails. La géographie de l’Everest n’aura également bientôt plus de secret pour le lecteur tant l’auteur se révèle précis dans sa description du terrain et des dangers que comporte telle ou telle partie de l’ascension. Enfin, il est extrêmement intéressant de se faire raconter de manière aussi minutieuse le fonctionnement d’une expédition de ce type, dont on peine à imaginer l’organisation et les ressources extraordinaires qu’elle nécessite. Recrutement des sherpas, installation des camps à différents niveaux d’altitude, montée du matériel, exploration du terrain… : Dan Simmons n’est, encore une fois, pas avare en détail et c’est dans ces moments que le roman se révèle vraiment passionnant car il permet une immersion totale du lecteur dans cet environnement hostile où la moindre erreur peut devenir mortelle.

Une intrigue et une conclusion décevantes

Malheureusement, en dépit d’une documentation impressionnante, le roman déçoit par son intrigue bâclée. Une fois passée l’excitation de la première partie consacrée au récit de la disparition de Mallory et Irvine et à la préparation de l’expédition des trois héros, il faut bien avouer qu’on finit par s’ennuyer ferme tant l’histoire met du temps à démarrer. Les alpinistes rassemblent leur matériel, discutent de ce qui les attend là haut, évoquent les différentes routes qu’ils pourront emprunter… et c’est tout pendant un long moment. Ce n’est que lorsque les personnages finissent par parvenir sur l’Everest que le lecteur est pris d’un regain d’intérêt. Enfin, on va découvrir ce qu’il est arrivé à Mallory et Irvine et basculer dans le fantastique ! Il faut dire que l’auteur nous avait mis l’eau à la bouche avec ses histoires de yétis dont les précédentes expéditions auraient relevées des traces et que les moines des environs disent avoir aperçus dans la montagne. On attend donc, sur nos gardes, que les choses sérieuses commencent. On attend. On attend… Et puis rien ne vient. Alors certes, la montée est émaillée de péripéties liées à la météo, au froid, au manque de matériel ou de préparation, mais la menace tant attendue n’arrive jamais. En effet, en dépit de ce que sous-entend la quatrième de couverture et de ce à quoi l’auteur nous avait jusque là habitué, il ne s’agit pas là d’un roman fantastique. Pas l’ombre d’un élément surnaturel ou possiblement interprétable comme tel en vu, donc. Le récit pourrait malgré tout valoir le coup : après tout, le mystère de la disparition du jeune lord anglais recherché pourrait tout à fait avoir une explication rationnelle aussi passionnante que si un élément fantastique avait été en cause. Sauf que l’explication qui nous est finalement donnée (après de très très longues digressions) est vraiment très légère et, comble de la déception, carrément prévisible. Car ce qu’on pensait depuis le début être une fausse piste cherchant à égarer le lecteur un peu trop crédule se révèle finalement être… la véritable explication. Circulez, il n’y a rien à voir !

En dépit d’une vaste biographie composée d’ouvrages de grande qualité (« Hypérion », « Terreur », « L’échiquier du mal » et tant d’autres), Dan Simmons n’a pas écrit que des chefs d’œuvre, et ce roman en est malheureusement la preuve. En dépit d’une documentation impeccable qui nous immerge complètement dans l’ambiance de l’époque et nous fait découvrir les spécificités de l’alpinisme sur l’Everest, le roman souffre malheureusement d’une intrigue bancale et prévisible, ainsi que d’un manque de rythme qui donne l’impression que l’auteur cherche à délayer au maximum son récit. Dommage…

Autres critiques : Lhotseshar (Au pays des cave trolls)

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