Mémoires, par Lady Trent, tome 5 : Le sanctuaire ailé

9 janvier 2019 5 Par Boudicca

Titre : Le sanctuaire ailé
Cycle : Mémoires, par Lady Trent, tome 5
Auteur : Marie Brennan
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2018 (novembre)

Synopsis : Lady Trent, qui a créé une école pour jeunes filles et développé le réseau de son université volante, rencontre Thu Phil Lat lors d’une conférence sur la langue des Draconiens. Ce Yélangois prétend avoir observé les restes d’une nouvelle espèce de dragons dans les montagnes du Mrtyahaima. La naturaliste décide d’organiser une expédition, quels que soient les dangers encourus.

S’il existe une conclusion à mon histoire, c’est que son essence ne connaîtra jamais de fin. Bien que mes mémoires soient bien entendu le récit de ma vie et de ma carrière, elles sont aussi un récit de découverte, de curiosité, d’enquête et d’apprentissage, non seulement sur les dragons, mais sur bien d’autres sujets. Savoir que d’autres poursuivent cette histoire me réconforte, qu’ils continueront à décrypter d’autres secrets de l’univers dans lequel nous vivons et les utiliseront, je l’espère, plus souvent pour faire le bien que le mal.

Suite et fin des aventures de Lady Trent

Voici venue l’heure de dire au revoir à Isabelle Trent et ses dragons ! Marie Brennan signe avec ce dernier opus la suite et fin des mémoires écrits par la célèbre naturaliste qui revient depuis maintenant quatre tomes sur les découvertes scientifiques qui ont fait d’elle la plus grande spécialiste en matière de dragons. La construction de ce cinquième tome reste sans surprise relativement fidèle à celle des précédents : notre héroïne entend parler par hasard d’une nouvelle piste et se lance immédiatement dans la préparation d’une expédition périlleuse dont elle nous raconte à la fois les péripéties du voyage, mais aussi les découvertes scientifiques réalisées sur place, ainsi que leurs conséquences politiques. On pourrait trouver lassante la répétition de ce schéma narratif au fil des volumes, mais Marie Brennan maîtrise parfaitement son sujet et parvient malgré tout à embarquer le lecteur, contaminé par l’enthousiasme de la naturaliste à l’idée de réaliser une nouvelle découverte. Chaque tome se caractérisait également jusqu’à présent par un changement de décor, et « Le sanctuaire ailé » ne fait pas exception à la règle. Après la jungle, l’océan ou encore le désert, voilà qu’Isabelle Trent se retrouve à nouveau confrontée à la montagne. Rien à voir cela dit avec les sommets de Vystranie affrontés dans le premier tome, puisque nous nous trouvons ici dans ce qui pourrait être l’équivalent du Népal ou du Tibet, avec donc des montagnes et des glaciers d’une hauteur et d’une dangerosité sans commune mesure. Il en faut toutefois plus pour effrayer notre naturaliste, appâtée par la découverte récente d’un corps conservé dans la glace et qui serait celui d’une espèce encore non référencée de dragon. Difficile cependant de s’affranchir de la situation politique de l’époque, la guerre opposant le Yélang au Scirland faisant peser sur les scientifiques une lourde menace.

Et la science fit une découverte incroyable

La série se sera révélée dans son ensemble très intéressante, même si le niveau varie en fonction des tomes, voire au sein même de ceux-ci. Ce cinquième volume est cela dit à placer dans le haut du panier, le récit ne souffrant que de très légers problèmes de rythme qui n’entament en rien la curiosité du lecteur ou son enthousiasme. Marie Brennan prend une fois encore le temps de poser le décor en insistant bien sur les spécificités de la nouvelle zone de recherche explorée ainsi que sur les dangers qu’elle recèle. L’occasion ici d’aborder un peu la naissance de l’alpinisme et les innovations réalisées en la matière, ainsi que les conséquences physiques de l’altitude et du froid sur le corps humain. Je reste en revanche moins convaincue par l’aspect politique développé dans chacun des tomes, celui-ci prenant à mon sens un peu trop le pas sur l’étude des dragons sans être pour autant aussi passionnant. Ce cinquième tome n’échappe pas à la règle, même si ce type de considérations occupe ici presque uniquement la fin du récit qui nous permet de découvrir encore un nouvel aspect de l’univers de l’auteur. Un univers qui fait toujours évidemment beaucoup penser au XIXe siècle dont on retrouve ici quantité d’éléments, à commencer par la rigidité et les carcans imposés par la société victorienne, mais aussi la formidable émulation qui régnait à l’époque et qui permit à la science de faire des progrès exceptionnels, et ce dans tous les domaines. On retrouve ce même état d’esprit dans les romans de Marie Brennan qui a de toute évidence réuni ici une documentation minutieuse sur les innovations scientifiques et technologiques de l’époque, que ce soit en matière de transport, d’alpinisme, d’anatomie, ou encore d’océanographie. On pense évidemment immédiatement à Darwin, à qui le troisième opus était d’ailleurs un clin d’œil assumé à son voyage à bord du Beagle qui lui permit de poser les bases de sa théorie de l’évolution, mais aussi à d’autres scientifiques à qui l’auteur fait référence de manière un peu plus subtile.

Un très beau portrait de femme et de scientifique

Il s’agit sans doute là de l’aspect le plus intéressant de la série, qui rend ainsi un bel hommage aux scientifiques qui ont consacré leur vie à tenter d’accroître les connaissances de l’humanité. Le fait que le protagoniste soit une héroïne permet aussi évidemment d’aborder la question de la place des femmes dans une société telle que celle de l’ère victorienne. A travers son parcours et le récit de sa carrière, Isabelle Trent évoque avec lucidité les obstacles qu’elle a pu rencontrer à cause de son sexe : difficulté d’être prise au sérieux, obligation d’en faire deux fois plus pour deux fois moins de reconnaissance et de visibilité, nécessité de se battre pour faire accepter son expertise dans un milieu exclusivement dominé par les hommes… On pense évidemment tout au long de la série à de grandes figures féminines qui ont sans nul doute inspiré l’auteur pour le personnage d’Isabelle Trent : la physicienne Marie Curie, la volcanologue Katia Krafft, ou encore les exploratrices Delia Akeley et Alexandra David Neel. On constate cela dit une évolution au fil de la série, la position de la femme en générale, et de notre héroïne en particulier, n’étant pas du tout la même entre le premier tome et le dernier. Le combat mené par les femmes pour conquérir leurs droits aurait sans doute mérité d’être un peu plus étoffé, mais ses effets se font bel et bien sentir sur la série : acquisition du droit de vote, nomination de femmes dans des académies ou à des postes jusqu’à présent exclusivement réservés aux hommes, accès assoupli à l’éducation pour les filles… Isabelle Trent incarne à merveille les bouleversements de son époque, et c’est non sans une certaine émotion que le lecteur se résout à dire adieu à une héroïne aussi passionnée, déterminée et peu soucieuse des conventions. Les personnages secondaires restent pour leur part plus en retrait, leur rôle se limitant un peu trop souvent à celui de simple figurant, mais la plupart demeurent malgré tout attachants.

Avec cet ultime volume des « Mémoires, par Lady Trent », Marie Brennan met fin à une série qui, certes, aura eu des hauts et des bas, mais qui reste dans l’ensemble de très bonne facture. Difficile de rester insensible au charme d’une telle héroïne, une femme faisant fi des convenances et de la bienséance, et qui décide de plonger dans un monde d’hommes afin de se consacrer pleinement à sa passion. Outre le travail de l’écrivaine, on peut également saluer celui de l’artiste, Todd Lockwood, qui aura illustré la totalité de la série, que ce soit par le biais des couvertures mais aussi des illustrations intérieures proposant de sublimes représentations de dragons. Dragons qui, s’ils ne parviennent pas à voler la vedette à la naturaliste, sont toutefois clairement mis à l’honneur dans chacun des cinq volumes.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 3 ; Tome 4

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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