La marque du corbeau, tome 1 : Blackwing

9 avril 2018 11 Par Boudicca

Titre : Blackwing
Cycle/Série : La marque du corbeau, tome 1
Auteur : Ed McDonald
Éditeur : Bragelonne
Date de publication : 2018 (avril)

Synopsis : Sous son ciel brisé et hurlant, la Désolation est une vaste étendue de terre ravagée, née quand la Machine, l’arme la plus puissante du monde, fut utilisée contre les immortels Rois profonds. De l’autre côté de ce désert, grouillant de magie corrompue et de spectres malveillants, les Rois et leurs armées observent encore – et attendent leur heure… Pour Ryhalt Galharrow, la Désolation n’a pas de secrets. Chasseur de primes armé pour affronter les hommes comme les monstres, il la traverse en quête d’une jeune femme aux mystérieux pouvoirs. Quand il se retrouve pris dans une attaque qui n’aurait jamais dû être possible, émanant des Rois profonds eux-mêmes, seule l’intervention inattendue de celle qu’il recherche lui sauve la vie. Jadis, cette femme et lui se connaissaient bien. Voilà qu’ils se redécouvrent au milieu d’une conspiration qui menace de détruire tout ce qui leur est cher, et qui pourrait mettre un terme à la trêve fragile de la Machine…

Bibliocosme Note 4.0

C’était terminé. Je peinais à le croire, mais c’était terminé. Cette guerre, et tout ce que j’avais connu. Tout se réduit en poussière au bout d’un certain nombre d’années, mais on ne s’attend pas à être témoin de ce résultat de notre vivant. L’homme que j’avais été avant le Cordon ? Il avait disparu. Il n’y a pas d’étés pour les vieillards tels que moi. Qu’allais-je faire ? Capituler, me prosterner et attendre que les changements prennent place ? Servir cet ennemi que j’avais combattu si longtemps, esclave envoyé conquérir de nouveaux territoires et répandre le mal un peu plus loin ? Plutôt mourir. Cela semblait être la seule alternative possible.

De la dark fantasy qui rivalise avec les plus grands noms du genre

Cela fait maintenant des années que le chasseur de prime Ryhalt Galharrow arpente la Désolation, traquant sans relâche les hommes et les femmes ayant renié leur humanité pour rejoindre l’ennemi. Et il en faut, du courage, pour arpenter cette vaste étendue désertique n’obéissant plus à aucune règle et peuplée de créatures aussi dangereuses que peu ragoutantes. Seulement cette fois, la mission qu’on lui confie sort un peu de l’ordinaire : ce n’est pas tous les jours qu’on l’envoie secourir une demoiselle en détresse ! A priori, la chose n’a rien de bien sorcier, il s’agit juste de se rendre à l’avant-poste dans lequel la noble femme a fait escale, et la ramener saine et sauve à Valengrad, la cité la plus proche de la Désolation. Les choses vont toutefois se révéler plus compliquées que prévues. D’abord parce que les travaux sur lesquels planche la femme ne tardent pas à susciter de curieuses réactions chez les grands pontes de la ville qui ne lésinent pas sur les moyens pour la faire taire. Ensuite, parce qu’on s’agite plus que d’habitude dans la Désolation, et que cela ne peut rien présager de bon. Et enfin, parce que la femme que le chasseur de prime doit secourir est loin d’être une inconnue pour lui… Pour son premier roman, Ed McDonald opte pour de la dark fantasy pure et dure, un pari osé mais qui se révèle payant. C’est sombre, violent, pessimiste, mais c’est aussi et surtout intelligemment pensé et remarquablement écris. C’est sur les conseils d’Apophis que je me suis penchée sur ce premier tome (un second devrait suivre d’ici peu même si le roman se suffit tout à fait à lui-même) et le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne regrette absolument pas ma rencontre avec cet auteur qui (pour une fois) mérite amplement la comparaison avec les mastodontes du genre, Glen Cook et sa « Compagnie noire » en tête.

Un monde post-apocalyptique dans lequel il ne fait pas bon vivre

Le premier gros atout du roman tient incontestablement à son univers qui se distingue par son originalité et par son ambiance particulièrement sinistre. Il faut dire que les humains vivent en sursis depuis que des êtres immortels et dotés de formidables pouvoirs (les Rois des Profondeurs) ont tenté de soumettre les cités-états du Dotmark à leur autorité. A deux doigts de la défaite, les humains ne durent finalement leur salut qu’à une formidable explosion de « magie » qui détruisit tout sur son passage (y compris des cités alliées) mais qui permis de faire reculer les Rois des Profondeurs et leurs armées. Pour témoigner de cette démonstration de puissance colossale, il ne reste que la Désolation, vaste étendue ravagée par l’explosion qui a totalement détraqué non seulement le paysage mais aussi tous les repères des mortels qui ne s’engagent plus dans la zone qu’à leurs risques et périls. Ed McDonald dresse le portrait d’un monde post-apocalyptique saisissant qui fascine par son ambiance crépusculaire et son décor a mille lieues du traditionnel « médiéval fantastique ». Si les noms des cités ont des consonances slaves, le désert de la Désolation fait pour sa part davantage penser à un décor de western. De même, l’armement va bien au delà des simples lames puisque les soldats sont équipés d’armes à feu et que la machine qui a permis de repousser les Rois des Profondeurs possède un pouvoir de destruction au moins aussi important que notre bombe atomique. Il ne s’agit toutefois pas que de technologie puisque la « magie » occupe une place essentielle dans le fonctionnement de cette société relativement avancée. Le système élaboré par l’auteur est élégant et fort bien exposé (et même théorisé) tout au long du roman : des hommes et femmes dotés du talent de manipuler la lumière sont employés dans des usines où ils transforment l’énergie recueillie pour la mettre au service des Fileurs qui, eux, peuvent la manipuler et s’en servir pour combattre ou alimenter la ville.

Personnages torturés et situation désespérée

En dépit de cette source de pouvoir, les humains restent démunis face aux effectifs colossaux déployés par leurs ennemis qui disposent d’une magie bien plus puissante. Outre les Rois des Profondeurs (qui s’apparentent en fait à des divinités mal disposées envers les Hommes), on trouve dans les armées adverses un bestiaire extrêmement varié et souvent très perturbant. Pour ce qui est de cet aspect précis, c’est avec China Mieville qu’on peut cette fois faire le rapprochement, Ed McDonald donnant vie à des créatures complètement farfelues mais au fort potentiel horrifique et qui s’intègrent à merveille dans ce décor de fin du monde. Les Favoris sont ainsi particulièrement gênants car prenant la forme d’enfants à la cruauté malsaine, de même que les gillings, créatures froussardes mais adeptes de chair humaine répétant inlassablement les même phrases totalement hors de propos (imaginez entendre « C’est un bon gars, évitez juste de le mettre en rogne » ou « Les routes sont en sale état ! » pendant que vous êtes en train de vous faire dévorer…). Les personnages sont eux aussi à l’image du monde dans lequel ils évoluent : torturés, sombres et, pour la plupart, désespérés. Il faut dire que tous se retrouvent ici au pied du mur, forcés de supporter une nouvelle tentative d’invasion qui, cette fois, a toutes les chances de se terminer par une défaite. La narration est assurée directement par Ryhalt Galharrow, vieux chasseur de prime au passé bien chargé qui ne s’encombre plus de sentiments et noie jour après jour son chagrin dans l’alcool. Si le personnage n’a rien d’un héros, on discerne chez lui une fragilité et un tel désir de rédemption (quoique refoulé) qu’on ne peut s’empêcher de s’y attacher. Ses compagnons d’armes sont un peu dans le même genre, qu’il s’agisse de Nenn ou de Tnota : ni l’un ni l’autre ne sont des enfants de chœur, mais leur humour et les failles que l’on décèle derrière leur bagout nous les rendent aussitôt sympathiques. C’est autre chose pour les gros bonnets de la cité de Valengrad dont les personnalités atypiques suscitent tour à tour le respect ou le malaise, mais jamais l’indifférence.

Premier roman d’Ed McDonald, « Blackwing » met la barre très haut et nous offre un récit de dark fantasy passionnant qui marque surtout par son décor post-apocalyptique et son ambiance résolument sinistre. Si cette noirceur en déstabilisera sûrement plus d’un, les amateurs de Cook ou Abercrombie devraient pour leur part trouvé leur bonheur aux côtés de ces personnages torturés et sévèrement malmenés. Une excellente découverte !

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-livre) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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