La forêt d’Envers-Monde

La forêt d’Envers-Monde

28 février 2018 2 Par Boudicca

Titre : La forêt d’Envers-Monde.
Romans/Nouvelles : La forêt d’Envers-Monde (The Not-World) ; Les dieux demeurent (The gods abide) ; Le peintre (The painter)
Auteur : Thomas Burnett Swann
Éditeur : Folio SF
Date de publication : 2006

Synopsis : Quelque part dans l’archipel britannique, une forêt existe peut-être encore où les derniers survivants de l’Age d’or ont trouvé refuge : dieux anciens auxquels plus personne ne croit, esprits primordiaux de la nature, créatures des mythologies antiques… Envers-Monde, la dernière légende vivante. En ce refuge d’arbres ancestraux, ayant toujours résisté aux tentatives d’invasion humaine, une jeune femme invalide, écrivain à succès d’un XVIIIe siècle avide d’évasions romantiques, va plonger. Partie à la recherche du jeune poète Thomas Chatterton, elle y affrontera, au terme d’un voyage en ballon, d’anciennes goules vengeresses et des gnomes végétaux. Bien des siècles auparavant, déjà, Envers-Monde était synonyme de refuge : fuyant les persécutions perpétrées par les chrétiens contre les derniers païens, une troupe de créatures mythologiques (esprits du blé et enfants de la mer) en avaient fait l’objet de leur quête.

Bibliocosme Note 3.5

-Tu es un voleur.
-Un voleur ? protesta-t-il. Qu’ai-je volé ?
-Mes ailes.
-Elles sont toujours sur ton dos ! Puis il compris que l’accusation était fondée. Chez les sirènes, les ailes étaient le siège des émotions, comme le cœur chez l’Homme. « Mes ailes battent pour vous », disent les sirènes.

Deux romans et une nouvelle

« Bristol était le changement et le progrès, le soleil en plein midi ; Bristol, c’était aujourd’hui. La forêt était la nuit, les rêves, et surtout, les cauchemars. La forêt, c’était autrefois. » Dans le sud de l’Angleterre, à proximité de la ville de Bristol, se trouve un endroit nommé « Envers-Monde », une ancienne forêt où les humains ne s’aventurent pas. Ils sont pourtant nombreux à vivre dans ce qui constitue pour eux l’ultime refuge à la folie du monde moderne et du christianisme, qu’ils soient divinités antiques, créatures magiques ou esprits de la nature. On connaît bien l’intérêt pour la mythologie de Thomas Burnett Swann, auteur dans les années 1970 de plusieurs romans consacrés à l’Antiquité gréco-romaine, égyptienne, ou biblique (« Le cycle du Latium » ; « Plus grands sont les héros » ; « La trilogie du minotaure »…). L’édition Folio SF de « La forêt d’Envers-monde » comprend pour sa part deux romans de l’auteur (le premier qui donne son nom au recueil, le second intitulé « Les dieux demeurent ») ainsi qu’une nouvelle (« Le peintre »). Cette dernière est d’ailleurs la seule à ne pas se dérouler dans Envers-Monde, et, en dépit de son intérêt, on se demande bien pourquoi elle figure au sommaire de ce recueil. L’auteur y met en scène Jérôme Bosche, célèbre peintre néerlandais de la fin du XVe siècle réputé pour ses représentations de créatures monstrueuses qui lui vaudront d’ailleurs le surnom de « maître des enfers ». Très courte, la nouvelle imagine une rencontre terrifiante entre le jeune peintre et les êtres de cauchemars qui orneront plus tard ses tableaux. On retrouve le petit côté décalé qui caractérise la plupart des textes de l’auteur, ainsi que son attrait pour les créatures qui sortent de l’ordinaire, mais c’est bien là le seul lien qu’on peut établir entre la nouvelle et les romans qui la précèdent.

Plongée dans une forêt mythique

Le premier texte, qui donne son nom à l’ouvrage, prend place au XIXe siècle et met en scène une certaine Deirdre, écrivaine à succès infligée d’un handicap et toujours célibataire, en dépit de ses trente ans (une véritable vieille-fille, pour l’époque !). Bien qu’habituée à faire vivre de grandes aventures à ses héroïnes, la jeune femme ne s’attendait pourtant pas à se retrouver un jour à son tour dans cette situation. C’est pourtant ce qui lui arrive lorsque, par un malheureux concours de circonstances, elle se retrouve entraînée malgré elle au cœur d’Envers-Monde… Thomas Burnett Swann convoque à nouveau un bestiaire particulièrement fourni qui contribue à créer une atmosphère d’étrangeté autour de la forêt et lui permet de piocher dans différentes mythologies (drusii, kelpies, sorcière…). L’auteur rend également hommage à quelques grands noms de la poésie anglaise : le personnage de Deirdre est ainsi clairement inspiré d’Elizabeth Barrett Browning (une poétesse du XIXe qui partage certains traits communs avec l’héroïne), tandis que celui de Thomas est dérivé de Thomas Chatterton (artiste du XVIIIe qui se suicida à l’âge de dix-sept ans). En dépit de la qualité du décor et des personnages peuplant cette étrange forêt, je dois avouer que mon intérêt pour l’histoire à été quelque peu refroidi par le style de l’auteur. Le roman adopte en effet un ton volontiers burlesque qui ne plaira pas à tout le monde (et dont j’avoue n’être moi-même guère friande) et qui se traduit par des rebondissements complètement farfelues, et surtout par un style un peu lourd. Parmi les choses qui m’ont gênée, je mentionnerais notamment les surnoms ridicules que se donnent à tout bout de champ les personnages (« tantine », « mon chéri »…), le fait que notre ami marin ait la fâcheuse tendance à parler de lui à la troisième personne, et surtout les termes peu élégants employés à plusieurs reprises pour parler de la gente féminine (on parle de « pouffiasse », Dylan appelle « affectueusement » sa femme « ma garce », et cette dernière prend pour un compliment d’être traitée de catin…).

Quand les dieux païens arpentaient le monde

Avec « Les dieux demeurent », l’auteur nous plonge cette fois pleinement dans l’Antiquité, et plus précisément dans l’empire romain, à l’époque de Constantin. Le christianisme est alors en plein essor, et les divinités païennes qui peuplent encore l’empire se rappellent avec nostalgie de l’âge d’or où elles étaient vénérées et pouvaient arpenter le monde sans se cacher. Divinités anciennes, esprits du blé, enfants de la mer… : c’est de leur point de vue que nous est racontée cette seconde histoire que j’ai trouvé beaucoup plus immersive et poétique que la première. On retrouve à nouveau un bestiaire atypique qui reprend certes plusieurs créatures classiques de la mythologie, mais en les dépouillant des caractéristiques dont on les affuble aujourd’hui et qui les éloignent de leur version d’origine. C’est le cas notamment des sirènes qui, bien qu’évoluant dans un milieu aquatique, possèdent également une paire d’ailes qui les rapprochent de leurs sœurs antiques. On peut également mentionner la présence d’un telchin, d’un roane, de tritons, ou encore de shelleycoats, autant de créatures qu’on a, il faut l’avouer, peu l’habitude de rencontrer. Le décor est quant à lui aussi réussi que dans le roman précédent mais plus varié, plus bucolique. Aux vergers et champs gorgés de soleil d’Italie succède ainsi la mer, lieu de tous les dangers, avant l’arrivée, enfin, dans la fameuse forêt d’Envers-Monde. L’auteur accorde ici beaucoup d’importance aux rituels anciens qu’il dépeint de manière très sensuelle, presque érotique, ce qui change complètement de la pudibonderie dont font preuve les deux protagonistes dans le précédent texte (qui n’était pourtant, lui aussi, pas exempt références du même style). Le seul bémol que je soulèverais concerne à nouveau le style de l’auteur qui, quoi que moins lourd que précédemment, n’en reste pas moins souvent très (trop) lyrique. L’ensemble demeure toutefois moins burlesque que dans « La forêt d’Envers-Monde », si bien que l’émotion affleure plus facilement et que l’on s’attache davantage aux personnages.

Thomas Burnett Swann nous livre ici trois textes très différents par leur ambiance mais qui traduisent chaque fois la véritable passion que voue l’auteur aux mythes antiques et aux créatures qui les peuplent. On peut toutefois regretter l’emploi d’un ton tour à tour trop lyrique ou trop grotesque, ce qui vient parfois gâcher la poésie de l’ensemble. Le recueil permet en tout cas grâce à ses trois atmosphères de se faire une idée assez précise du style et de l’univers de l’auteur : avis aux néophytes, donc !

Autres critiques :  ?