Les griffes et les crocs

26 décembre 2017 9 Par Boudicca

Titre : Les griffes et les crocs
Auteur : Jo Walton
Éditeur : Denoël (Lunes d’Encre)
Date de publication : 2017

Synopsis : Bon Agornin repose sur son lit de mort, à proximité de son trésor. Il vit ses derniers instants et toute sa famille est là : son fils Penn, qui est prêtre ; sa fille Berend, qui a fait un beau mariage ; Avan, qui suit son petit bonhomme de chemin à Irieth ; Haner et Selendra, les cadettes. Bon Agornin tient absolument à se confesser à son fils aîné. Il veut partir absous de ses péchés, d’autant que ceux-ci sont immenses : afin de pouvoir devenir un dragon de soixante-dix pieds de long, capable de voler et de cracher du feu, Bon a dévoré son frère et sa soeur. C’était une autre époque , se justifie-t-il, avant de mourir. Avant d’être dévoré à son tour par ses héritiers, comme le veut la coutume chez les dragons

Bibliocosme Note 4.0

-Les femelles ont si peu de pouvoir ! Le seul qu’on nous accorde, c’est celui d’accepter ou de repousser nos prétendants. Et même alors, nous devons attendre qu’ils fassent le premier pas. Vous me demandez de penser en termes d’argent et de position sociale, sans vous préoccupez de ce que je ressens.
-Non, absolument pas. Il suffit d’en avoir l’aptitude pour trouver le bonheur. 

Elizabeth Bennet et Darcy version dragons

Après avoir mené une vie bien remplie qui lui a permis d’élever sa famille bien au-delà de sa condition d’origine, Bon Agornin est sur le point de rendre l’âme. Autour de lui, ses cinq enfants sont tous rassemblés pour faire leurs adieux à leur père et, une fois la faucheuse passée, se partager son cadavre. Étonnant, n’est ce pas ? Vous serez peut-être moins choqués du procédé lorsque vous apprendrez que les héros de cette histoire ne sont pas des humains comme vous et moi mais des dragons. Mais attention, il n’est pas question ici des créatures que l’on rencontre habituellement dans les romans de fantasy ! Non, chez Jo Walton, les dragons ont plutôt à voir avec les hommes et femmes de la bonne société anglaise du XIXe siècle. Jane Austen version dragon : atypique, n’est ce pas ? Après avoir été assez déçue par « Morwenna » (premier roman de l’auteur traduit en français chez Denoël), j’avais quelques réticences à me plonger à nouveau dans une œuvre de Jo Walton. Or il aurait été dommage de passer à côté de ce roman qui repose sur de solides atouts et qui se réapproprie avec brio et humour tous les codes des récits victoriens. Vous connaissez la série « Downton Abbey » ? Parce que c’est exactement ce dont il s’agit ici (mais avec des dragons…). Ici pas de palpitantes aventures, pas de quêtes ni de combats, simplement les bouleversements rencontrés par une famille appartenant à la petite noblesse désargentée. Après la mort de leur père et protecteur, les enfants de Bon Agornin se retrouvent en effet dans une situation délicate. Avan, le plus jeune fils, s’estime lésé quant au partage de l’héritage de son père et se lance alors dans un duel judiciaire compliqué avec son beau-frère, bien plus élevé que lui socialement. Et puis il y a surtout les deux filles cadettes, Haner et Selandra, qui ne sont pas encore mariées et qui doivent donc compter sur la générosité de leurs frères et de leur beau-frère pour les héberger et, surtout, leur trouver un mari.

« La dignité n’a aucune valeur sur le marché du mariage »

Car il est bien là, le véritable cœur du récit : l’importance de réaliser un « bon mariage ». Si tout le monde s’entend à peu près aujourd’hui sur le fait qu’une bonne union repose avant tout sur l’amour, c’est loin d’être le cas dans la noblesse du XIXe et Jo Walton dépeint cela avec beaucoup de dérision. Pour les dragons comme pour les Lord et Lady de l’époque, le mariage est d’abord une affaire de famille : tout le monde a son mot à dire ! (sauf peut-être les principales intéressées…) C’est qu’il ne faudrait pas contracter une union avec une personne dont la famille est moins élevée socialement ou dont la situation financière serait délicate ! Un mariage réussi est avant tout un mariage entre deux personnes appartenant au même niveau social. Cela pourrait paraître sordide (et en vérité c’est bel et bien le cas) mais, comme dans les romans sentimentaux de l’époque, la chose est présentée de manière à faire coïncider ce besoin de reconnaissance sociale avec l’inclination que se portent les deux tourtereaux. Les dragons de Jo Walton ont ainsi parfaitement intégré la morale des romans de Jane Austen et consœurs : l’amour est important, certes (puisqu’il prime toujours sur les considérations économiques), mais l’union ne sera réussie que si elle repose sur le respect davantage que sur la passion et surtout si tout le monde y trouve son compte en terme de finance et de prestige. L’hypocrisie est de taille et, en dépit du triomphe du bonheur conjugal offert en clôture du roman, il ne faut pas s’y tromper : l’auteur se moque férocement de cette apologie du « mariage de raison » qui révolte d’autant plus ici qu’il n’est à aucun moment remis en cause par ceux qui doivent s’y résoudre. Ainsi, même les personnages qui se distinguaient au début du roman par leur volonté de se détacher des normes imposées aux femmes, finissent par se résoudre à un mariage avantageux, regagnant ainsi leur respectabilité (et donc leur identité) auprès des autres dragons.

Inégalités dans l’Angleterre du XIXe

La satire proposée par Jo Walton est habile, et elle lui permet de mettre en lumière certains des aspects les moins reluisants de cette Angleterre du XIXe siècle. La question de la condition féminine est évidemment abondamment abordée : les dragonnelles sont soumises toute leur vie à l’autorité d’un dragon de leur entourage (père, mari, frère), leurs activités se limitent au domaine privé (pas de chasse, par exemple), elles ne peuvent espérer se marier sans une dot conséquente, et la mortalité en couche est la première cause de décès chez les femelles. Bref, la dragonnelle a un rôle bien précis à tenir, et elle ne peut s’en affranchir sans courir le risque d’être totalement marginalisée. Jo Walton aborde également à de multiples reprises les rapports entre l’aristocratie et les travailleurs, dépeignant un système proche du servage et profondément inégalitaire. On peut aussi mentionner quelques références au domaine religieux, avec l’existence d’un culte officiel bien implanté et le retour d’un autre durement réprimé par le passé (sous-entendu le protestantisme VS le catholicisme). On pourrait à ce stade se demander quel pourrait bien être l’intérêt d’avoir opté pour des dragons en lieu et place des humains dans cette histoire. Or ce changement s’avère fort habile puisqu’il permet à l’auteur d’imposer physiquement à ses personnages un certain nombre de présupposés qu’on trouve habituellement dans les romans sentimentaux du XIXe. Ainsi, les écailles d’une dragonnelle prendra une belle teinte rosée après un premier émoi sentimental (volontairement consenti ou arraché par la violence), manifestant ainsi à l’ensemble de la société qu’elle n’est plus « sur le marché ». Autre exemple, la tradition qui consiste pour les dragons à manger leurs congénères s’explique par l’impact de la viande de dragon sur leur croissance qui s’en trouve renforcée. La pratique est donc réservée à la noblesse et non aux dragons du peuple dont l’infériorité financière se trouve ainsi doublée d’une infériorité physique. Le seul bémol que j’ai pu trouver concerne la prévisibilité de la plupart des péripéties : on sait à peu près dès le départ comment tout cela va finir, mais cela n’empêche pas de profiter du voyage.

Jo Walton signe avec « Les griffes et les crocs » un très bon roman qui s’approprie tous les codes des romans sentimentaux du XIXe pour mieux les tourner en dérision et ainsi dénoncer la profonde inégalité de la société de l’époque. Loin de n’être qu’une excentricité inutile, le choix de l’auteur de remplacer les hommes par des dragons lui permet d’ailleurs de parfaire sa démonstration tout en s’attirant la curiosité du lecteur, captivé par la découverte de cette culture si différente et pourtant si semblable de la nôtre. Une vraie réussite !

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