Entre ciel et enfer

11 janvier 2018 4 Par Boudicca

Titre : Entre ciel et enfer
Auteur : Christophe Buehlman
Éditeur : Fleuve / Pocket
Date de publication : 2012 / 2017

Synopsis : En ces temps sombres de 1348, les hommes se pensent abandonnés de Dieu. Le Mal se répand sur Terre. La peste en premier lieu commet des ravages parmi la population désemparée. En Normandie, Thomas, chevalier excommunié et vagabond, n’obéit plus qu’à la seule loi de la survie. Mais si le diable semble déjà avoir posé la main sur son épaule, le code chevaleresque anime encore son âme. C’est ainsi qu’il en vient à sauver la jeune Delphine d’un viol. Attaché désormais à cette enfant qui dit parler aux morts et tutoyer les anges, le voilà parti, presque contre son gré, dans une quête au but inconnu en compagnie d’un prêtre dévoyé. Entre Ciel et Enfer, cette petite compagnie iconoclaste prend la route de Paris, puis de la Cité des Papes à travers une Terre devenue le théâtre macabre d’une guerre antédiluvienne…

Bibliocosme Note 2.5

-Où êtes-vous né ? lui demanda-t-elle tandis qu’ils arrivaient au sommet d’une colline.
-En Picardie.
-Dans quelle ville ?
-Une ville.
-Une grande ville ?
-Juste une ville.
Comment s’appelle-t-elle ?
-Ville
-Aucune ville ne s’appelle Ville.
-Si, la mienne. Ville-sur-Conne-de-Ville. Maintenant tais-toi.
-Vous ne trouverez jamais de femme en était aussi méchant.
-J’en ai déjà une. Je l’ai tuée parce qu’elle parlait trop.
La fille gloussa a ces mots.
-Je suppose que vous avez tué vos enfants, aussi ?
-L’un après l’autre.
Comment s’appelaient-ils ?
-Garçon, Garçon et Fille. Maintenant, la ferme.

Et l’Enfer se déchaîna sur la Terre…

1348. L’Europe est frappée par une épidémie de peste venue d’Asie et d’une ampleur sans précédent. Cinq ans plus tard, on estime que près de la moitié de la population européenne a disparu, ce qui représente entre 25 et 45 millions de personnes ayant trouvé la mort. La France n’est évidemment pas épargnée, le fléau décimant les villes comme les campagnes et traumatisant la population qui n’a même plus la force de s’occuper de ses morts. C’est ce contexte tragique qu’a choisi Christopher Buehlman comme décor de ce roman résolument sombre et dont je ressors avec un sentiment très mitigé. L’ouvrage met en scène un certain Thomas, chevalier privé de ses terres et devenu brigand par nécessité dont la route va croiser celle d’une très jeune adolescente qui semble vouloir lier son destin au sien. Après l’avoir sauvé du viol fomenté par ses anciens compagnons d’infortune, le guerrier taciturne se décide à prendre la petite Delphine sous son aile et à l’accompagner dans son étrange quête qui les mènera de la Normandie à Avignon, en passant par Paris ou encore Auxerre. Un voyage semé d’embûches dans une France dévastée par la peste et peu à peu investie par une horde de démons tout droit sortis de l’Enfer. Et oui, car tous les bouleversements que connaît l’Europe du XIVe siècle trouvent ici une explication divine : Dieu ne répondant plus depuis des siècles aux appels de ses fidèles, voilà que Bel-phegor, Baal’Zebuth et les autres se mobilisent pour éradiquer définitivement la descendance d’Adam de la Terre. La peste noire n’est d’ailleurs qu’un moyen parmi d’autres pour ces anges déchus qui s’amusent à alimenter le chaos ambiant en prenant l’identité des grandes figures de l’époque afin de les dévoyer.

Un récit manichéen et trop peu de nuances

Bon, la religion, ce n’est pas du tout ma tasse de thé, alors vous pouvez sans mal deviner ce qui a pu me poser problème à la lecture de ce roman. Il était bien sûr évident que, compte tenu du sujet, le thème allait être abondamment abordé, mais j’avais espéré un certain recul de la part de l’auteur. Or ce n’est pas véritablement le cas : l’existence de Dieu n’est ainsi jamais remise en question (aïe…), quant aux démons, ils sont dépeints comme le mal à l’état pur et se rendent coupables d’actes plus ignobles les uns que les autres, perpétrés sans autre motif que le plaisir d’exercer leur cruauté. On a ainsi affaire à un récit totalement manichéiste, avec d’un côté les beaux et gentils anges qui viennent sauver tout le monde, et les méchants démons qui, pour bien enfoncer le clou (au cas où vous n’auriez pas bien saisi) s’expriment avec une vulgarité débordante, multipliant les « connasse », « salope » et autres joyeusetés tout en promettant à chacun de nos protagonistes viol, émasculation, lacération, écartèlement et j’en passe. Bref, vous l’aurez compris, l’intrigue ne m’a pas vraiment convaincue, et c’est d’autant plus dommage que les personnages eux, sont traités avec beaucoup plus de nuances. Mathieu, le prêtre défroqué qui se joint rapidement au duo constitué de Thomas et Delphine, est ainsi dépeint comme un homosexuel refoulé ayant un sérieux penchant pour l’alcool (ce qui est déjà un peu plus amusant !). L’auteur ne se prive pas non plus de souligner l’hypocrisie du catholicisme de l’époque, avec des croyants qui se plient toujours à de vieilles superstitions, et un clergé qui ne respecte que très peu les règles édictées par l’Église (notamment en matière de sexualité et de concubinage).

Une reconstitution historique méticuleuse…

Les autres personnages sont plus classiques et trop « gentils » pour convaincre : Thomas est certes tourmenté, mais derrière ses airs de gros durs se trouve un chevalier qui ne peut s’empêcher de voler au secours de la veuve et de l’orphelin, quelque soit les risques. C’est encore plus flagrant avec Delphine, petite fille espiègle, généreuse et intelligente dont on comprend vite la nature mais qui se révèle trop parfaite et donc trop lisse pour pouvoir s’y identifier. Là où le roman regagne quelques points, c’est au niveau de la reconstitution historique. Christopher Buehlman nous plonge dans un pays ravagé par la maladie et ne nous épargne aucun détails sordides, parfois jusqu’à l’insoutenable. Le roman décrit ainsi avec un luxe de précisions la famine qui sévit depuis plusieurs années déjà, les corps qui s’entassent partout dans les villes, sur les routes et aux portes des maisons, ainsi que les symptômes et l’agonie des miséreux frappés par cette impitoyable maladie (à l’époque la population doit lutter aussi bien contre la peste bubonique que la peste pulmonaire). L’auteur nous éclaire également à plusieurs reprises sur le contexte politique de l’époque, évoquant tour à tour les conséquences pour le royaume de France de la défaite de Crécy (coup d’envoi de la Guerre de Cent Ans), ou bien le déplacement du siège papal à Avignon où trône le pape Clément VI. Si le décor est impeccable, je suis plus mitigée concernant certains choix de vocabulaire, même si j’ignore s’il faut blâmer ici l’auteur ou son traducteur. L’ouvrage est en effet truffé de termes anachroniques qui dénotent avec l’ambiance du récit, parmi lesquels on peut citer, entre autre, « boulot », « péquenot », « mettre la honte », « studio »…

… mais un goût pour le macabre dérangeant

L’auteur revient également sur les répercutions sociales de cette chute démographique sans précédent et, même si le comportement de la population trouve ici une explication surnaturelle, celui-ci reste assez révélateur de l’état d’esprit qui pouvait régner à cette époque. On observe ainsi de plus en plus de manifestations témoignant d’une piété exacerbée, avec notamment l’apparition de groupes de flagellants ou de processus religieuses spontanées, deux phénomènes qui donnent lieu à plusieurs scènes marquantes et dérangeantes (on voit également apparaître à l’époque un nouveau thème artistique, la danse macabre, dont on trouve d’ailleurs une illustration en couverture). L’auteur n’y va donc pas de main morte pour poser le décor, et si on peut saluer le sérieux de ses recherches, on peut aussi critiquer sa fâcheuse tendance à mettre l’accent sur les aspects les plus sordides. Alors certes, l’ambiance n’est pas à la fête, mais cette accumulation de détails écœurants finit par lasser autant par son caractère répétitif que par la manie de l’auteur de toujours chercher la surenchère. Les descriptions de cadavres en décomposition retrouvés dans des postions plus ridicules et humiliantes les unes que les autres finissent notamment par donner la nausée et participent à accroître le malaise du lecteur. On peut également pointer du doigt l’inutile vulgarité des dialogues attribués aux démons qui en deviennent presque ridicules. En dépit des nombreux points négatifs soulignés, la plume de l’auteur ne manque pourtant pas de charme et on peut noter la présence de très belles scènes, plus subtiles et davantage centrées sur l’émotion, qui laissent entrevoir un gros potentiel malheureusement trop peu exploité ici (la toute dernière scène, notamment, est très touchante et permet de refermer le roman sur une note plus positive).

Christopher Buehlman signe un roman contrasté qui séduit surtout par la qualité de la reconstitution historique proposée. Ce voyage dans la France médiévale rongée par la peste n’est toutefois pas de tout repos, et on peut reprocher à l’auteur une trop grande propension à insister sur le sordide et à tomber dans la surenchère, ainsi qu’un trop grand manichéisme qui nuit fortement à l’intrigue. Une lecture intéressante, donc, mais si vous tenez vraiment à lire un roman sur la grande épidémie de peste je vous conseille plutôt « Le grand livre » de Connie Willis : encore plus documenté, et surtout plus émouvant.

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