Parmi les conférences données dimanche 13 octobre dernier dans le cadre de la 25e Heure du livre figurait ce « Retour sur la dictature militaire au Chili ». Quarante ans après le coup d’état du 11 septembre 1973, Luis Mizon, poète et romancier chilien, et Philippe Grenier, auteur d’une « Histoire du bout du monde. Une anthologie des récits de voyage en Patagonie » nous font l’honneur de revenir sur cette période sombre de l’histoire du Chili qu’ils ont tous deux vécu de l’intérieur et dont ils parlent encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion.

2013.10.12 25e Heure du Livre du Mans (17)

Comment avez-vous vécu le coup d’état du 11 septembre 1973 ? Que faisiez-vous ce jour là ?

Luis Mizon commence par nous expliquer que le Chili est un pays qui a toujours été éduqué dans la violence, celle de la nature d’abord, celle de l’histoire ensuite. Le jour du coup d’état, il prend comme tous les jours le chemin de l’université afin de donner ses cours, lorsqu’il tombe sur une barricade laissant passer des mitraillettes pointées sur les passants. Comme le reste de la population, il se réfugie aussitôt chez lui et attend d’avoir de plus amples informations sur les événements. Philippe Grenier insiste quant à lui sur le fait que le coup d’état fut un vrai traumatisme pour les Chiliens, forts depuis des années de leur croyance en leur constitution et en une armée obéissante et au service du peuple. Il nous raconte qu’il se trouvait le 11 septembre dans sa maison auprès de sa famille au Chili où ils ont pu assister à de nombreuses explosions partout dans la ville. Très ému, il relate également les pleurs d’une des employées de maison, consciente que ce coup d’état marquerait le retour de la violence et du désespoir né de la disparition de tout espoir de promotion sociale. « L’arrivée de Pinochet au pouvoir et ses tentatives pour préserver le désordre marque le triomphe ultime de l’injustice et de la violence au Chili. » explique t-il.

Qu’en est-il du président Allende ?

Luis Mizon insiste sur le fait que le coup d’état de Pinochet est une trahison personnelle envers Allende qui le comptait parmi ses hommes de confiance. Il explique également que les Chiliens ont bien eu conscience des efforts fournis par leur président d’alors pour concilier jusqu’au dernier moment les militaires et tenter de préserver son peuple pour lequel il donnera finalement sa vie. Voir à ce sujet l’ouvrage de Thomas Huchon (malheureusement absent de ce débat) intitulé « Allende, c’est une idée qu’on assassine » et qui revient sur les derniers moments du président chilien et sur la trahison de Pinochet.

Allende

Qu’est ce qui change au Chili avec l’arrivée de la dictature ?

Pierre Grenier explique qu’avec l’arrivée de la dictature, le droit de grève fut aussitôt supprimé, tout comme le droit d’expression, de réunion ou de parti politique. Tout ce qui pouvait s’opposer à la parole officielle avait été banni. C’est également l’époque à laquelle le Chili s’ouvre à l’international et adopte un régime néo-libéral : l’argent va à ceux qui en ont déjà, tout ce qui avait été nationalisé auparavant est dénationalisé… bref, c’est un véritable retour en arrière qui s’amorce pour le pays.

Comment avez-vous vécu la dictature au quotidien ?

Pierre Grenier nous parle des recherches de disparus une fois Pinochet derrière les barreaux et explique notamment que les avocats ont du porter des accusations pour kidnapping, et non pour meurtre, puisque dans la plupart des cas il y aurait eu prescription. Pour Luis Mizon, le pays qu’il avait connu avait disparu avec la dictature. Les gens ne savaient plus comment se comporter, à qui se fier, ce qui était dangereux ou non… Tous étaient victimes de la peur et d’une forte oppression psychologique. De nombreux endroits sont transformés en prisons, les conversations téléphoniques sont épiées, et les délateurs se multiplient. Il raconte également avoir entendu parler d’un grand nombre de situations complètement folles, presque kafkaïennes, notamment celle d’un prisonnier qui, après des années d’enfermement, se décide à demander ce qui lui est reproché et qui, lorsque les gardes se rendent comptent qu’il n’y a pas eu procès et donc pas de charges contre lui, se voit libéré.

Pinochet

Qu’en est-il de la responsabilité des démocraties mondiales?

Pierre Grenier explique que l’international a bien pris soin de distinguer les atteintes faites aux droits de l’homme et la remise des richesses et des terres aux plus puissants. Il dénonce également le processus de domination des esprits mis en place par Pinochet : les gens doivent penser qu’il n’y a plus de possibilité de revenir à l’égalité. Et c’est ce qui se passera jusqu’au retour de la démocratie près de vingt ans plus tard.

Pour télécharger le podcast correspondant : Retour sur la dictature chilienne.