La 25e Heure du Livre, Conférence #1 : Les conséquences de la colonisation de l’Amérique du Sud

13 octobre 2013 0 Par Boudicca

Cela fait maintenant plusieurs années que la 25e Heure du Livre du Mans a fait le choix de mettre en avant un pays ou un peuple différent à chaque nouvelle édition. Après l’Océanie l’an passé, c’est cette fois au tour des Incas de se retrouver sur le devant de la scène. Fondateurs de l’un des trois plus grands empires de l’Amérique précolombienne avant leur anéantissement par les conquistadors espagnols, les Incas forment un peuple qui a toujours su enflammer notre imagination, et ce malgré notre trop grande ignorance le concernant. Parmi les nombreuses conférences données sur le sujet, l’une d’elle s’interrogeait sur la colonisation de l’Amérique du Sud et ses conséquences (« Colonisation de l’Amérique du Sud : Quelles conséquences sur les populations autochtones hier et aujourd’hui »). Y sont intervenus : Jean-Paul Duviols, universitaire spécialiste de la période précolombienne et auteur d’un ouvrage consacré à Bartolomé de las Casas ; Patrick Bard et Marie-Berthe Ferrer, co-auteurs de « Sortir de la longue nuit », un ouvrage consacré aux peuples indigènes d’Amérique du sud ; et Sylvie Brieu, journaliste grand reporter pour National Géographique. Les noms placés entre parenthèses indiquent ceux à qui sont adressés les questions.

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Comment se sont déroulés les premiers contacts entre les conquistadors et les autochtones ? Y a t-il eu brutalité et violence dès le départ ? (J-P. Duviols)

Rappelons tout d’abord que Christophe Colomb n’est pas le premier a avoir mis les pieds en Amérique. Les premiers découvreurs sont en réalité les Indiens eux-mêmes qui, venus d’Asie, auraient traversé à pied le chemin séparant les deux continents (espace alors non immergé). Il existe également, dans les environs de Terre-Neuve, des traces de présence Viking aux Xe et XIe siècles, présence attestée par certaines sagas qui relatent notamment les contacts violents qui auraient été échangés entre les guerriers nordiques et les indigènes. Il faut toutefois attendre le XVe siècle pour que la révélation de l’existence de l’Amérique provoque d’immenses bouleversements, non seulement pour le « nouveau monde » en lui-même, mais aussi pour l’Europe et l’Afrique qui, dès lors, ne furent plus jamais les mêmes.

En ce qui concerne les premiers contacts, l’arrivée de Christophe Colomb en 1493 sur l’île d’Hispaniola (aujourd’hui Saint-Domingue) marque le début d’une colonisation idyllique : les populations sont amicales, du troc commence à s’effectuer…, bref, pour beaucoup cette petite île du Pacifique s’apparente à l’éden retrouvé. Colomb doit cependant rapidement repartir en Espagne et fait le choix de laisser sur place quarante de ses hommes. A son retour, nulle trace des Espagnols, tués par les indigènes suite à de trop nombreuses exactions (viols, pillage…). Les Espagnols y voient la preuve qu’il s’agit là de populations sauvages ne pouvant être conquis que par la force et envoient alors des soldats qui se rendront coupables de nombreux massacres.

La colonisation du sud du continent se fait ensuite assez rapidement (1519-1521 pour celle du Mexique ; 1532-1535 pour celle du Pérou), si bien qu’en 1560 la conquête espagnole est quasiment achevée. L’extermination ne s’arrête pas pour autant, pour les Indiens nomades du nord de l’Amérique (sioux, cheyennes…) comme pour ceux du sud, et ce jusque dans les années 1860-70. Difficile aujourd’hui de donner des chiffres précis, mais on estime que plus de 90% de la population autochtone aurait été décimée dans le siècle ayant suivi l’arrivée des conquistadors. Et les causes sont nombreuses : épidémies, meurtres, massacres, suicides collectifs (J-P. Duviols fait à se propos un parallèle intéressant avec les Japonais qui recoururent aussi à ce type de pratique lors de la Seconde Guerre Mondiale).

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Qui était Bartolomé de Las Casas et quel fut son rôle lors de la colonisation ? (J-P. Duviols)

Né à Séville, Bartolomé de Las Casa est un évêque dominicain qui fit de nombreux allers-retours dans ce que l’on appelle alors les « Indes occidentales ». Son premier voyage se fait dans une démarche de colonisateur, mais face à la vision du traitement atroce dont sont victimes les populations autochtones, le missionnaire subit une véritable révélation et n’aura dès lors de cesse de dénoncer ce qu’il considère comme une injustice. Au cours des cinquante années qui suivirent, il effectua ainsi plus de quatorze voyages entre les deux continents et parviendra à obtenir de l’Empereur Charles Quint que soit débattu le caractère illégitime de la guerre livrée aux Indiens.

Jean-Philippe Duviols rappelle cependant que Bartolomé de Las Casas ne doit pas pour autant être considéré comme un saint puisqu’il aurait approuvé l’idée de faire venir en Amérique de la main d’œuvre africaine, jugée plus résistante, afin d’alléger les charges qui pesaient alors sur les Indiens. L’homme d’église reconnaîtra cela dit bien plus tard que cette décision fut sans doute l’une de ses plus grandes erreurs. Son combat pour un égalitarisme total entre les peuples en fait malgré tout une véritable exception pour l’époque. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour retrouver ce même type d’idéalisme.

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Quelles sont aujourd’hui les conséquences de la colonisation sur les populations d’Amérique du sud ? (Sylvie Brieu)

Journaliste travaillant pour le National Géographique, Sylvie Brieu est partie pendant un an en Amérique du sud afin de prendre le temps d’écouter ce que les populations indigènes pouvaient avoir à nous dire. Du Pérou à l’île de Pacques en passant par le Chili, l’Argentine et l’Amazonie, la journaliste s’est ainsi lancée à la rencontre de guerriers, de paysans, de chamanes, d’artistes… partout sur le territoire sud-américain. Elle revient de son périple avec un message de la part de ces populations trop souvent oubliées : « Nous ne sommes pas un peuple archéologique ». Un message qui exprime leur profonde souffrance concernant l’indifférence et l’ignorance à leur égard de la part du reste du monde qui a tendance à considérer les Indiens comme un peuple disparu et n’appartenant plus qu’au passé.

La journaliste relate ensuite une anecdote concernant sa rencontre avec un peuple indigène d’Amérique du sud. Dès son arrivée dans la ville, elle fait courir le bruit qu’elle recherche des témoignages d’indigènes, fortement marginalisés par le reste de la population et ne s’aventurant que rarement en ville. Après plusieurs jours, finissent malgré tout par arriver à son hôtel deux guerriers, sourcils épilés, bâtons de bois dans les oreilles… Malgré leur méfiance envers l’homme blanc (c’est-à-dire toute personne non-indienne), ils décident de l’emmener dans leur village où elle se retrouve confrontée au chef et à une assemblée des hommes qui lui demandent d’expliquer le pourquoi de sa démarche. Impressionnée par la scène, la journaliste s’exécute et se voient au terme de l’entretien intégrée au village dans lequel elle restera plusieurs semaines.

Quel fut l’origine du livre « Sortir de la longue nuit » ? (Patrick Bard et Marie-Berthe Ferer)

Ce livre est la somme de six-sept années de voyage en Amérique latine et de contact avec différents peuples, du sud des États-Unis jusqu’au sud de la Patagonie. Pour eux, deux éléments importants sont à retenir concernant la colonisation : tout d’abord, en 1492 comme aujourd’hui, le principal moteur de la conquête était et reste l’accaparement des ressources naturelles ; ensuite, la conquête se poursuit encore de nos jours, puisque certains peuples en sont encore à l’étape des premiers contacts et que des massacres se poursuivent.

Pour Patrick Bard, l’histoire des Indiens d’Amérique, c’est avant tout l’histoire d’une « résistance exemplaire », celle d’un continent plus peuplé que l’Europe à l’époque de la conquête mais dont la majorité de la population a disparu lors du siècle qui a suivi (près de 215 millions se morts). On estime a environ 50 millions le nombre d’Indiens aujourd’hui, résidant aussi bien dans la forêt, les montagnes, les villes, les campagnes, voire des lieux dont nous n’avons pas encore connaissance. Tous ont cela dit en commun d’être des survivants si bien que le sentiment de fierté d’appartenir à une même communauté est très présent. Ces indigènes incarnent aujourd’hui des valeurs et véhiculent un message très humaniste et à vocation universelle : leur résistance n’est pas que la leur mais celle de tous les peuples de part le monde.

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Quel est le comportement de ces populations indigènes à l’égard de l’Occident ? (tous les invités)

Sylvie Brieu explique que les Indiens en ont assez d’être pris en pitié par les Occidentaux et qu’ils insistent sur le fait qu’ils ne sont pas « que des victimes mais peuvent aussi devenir des forces de proposition ». Même si la situation n’est évidemment pas la même partout, les populations autochtones d’Amérique du sud ont aujourd’hui de plus en plus tendance à se rapprocher de l’Europe, notamment les jeunes, désireux d’adopter le modèle occidental, tandis que les vieux continuent de préserver les traditions et tentent de les transmettre à leurs descendants. PC portable et caméra high-tech ont ainsi depuis longtemps remplacé arcs et flèches, ce dont les Occidentaux n’ont pas forcément conscience. Le phénomène n’est cela dit guère surprenant : les Indiens étant un peuple de tradition oral, la technologie n’est pour eux qu’un autre moyen de s’exprimer.

Pour télécharger le podcast correspondant : Colonisation en Amérique du Sud.

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