Titre : Le Nordique : Chroniques retrouvées du dernier convoi
Auteur : Olivier Enselme-Trichard
Éditeur : Mnémos (collection Ourobores)
Date de publication : 2017 (octobre)

Synopsis : Imaginez cent mille convois, une expédition que l’horizon ne peut contenir. Des collines orientales aux déserts septentrionaux, ils sont le Nordique, le pèlerinage le plus démesuré du Grand Continent. Pèlerins, milices, naturalistes, ouvriers, Оlites et bien d’autres encore composent un équipage multiple comme une nation et tracté par des machines titanesques aux allures étonnantes. Les témoins sont rares. Une voix seule s’élève dans cette épopée immense, celle du naturaliste Cahnis. Dans ses carnets retrouvés, il saisit la splendeur des paysages et l’étrangeté des peuples rencontrés. Avec verve, il témoigne des enthousiasmes, des contradictions, du gigantisme et de la folie d’une expédition dont le but véritable lui échappe. Jusqu’à ce que, de plus en plus hanté par ses démons intérieurs, Cahnis découvre son secret ultime…

Bibliocosme Note 2.0

Je porte aujourd’hui à votre connaissance le rapport « Chrysalide », compilé par les services opérationnels extérieurs de l’Ordre du Grand Prisme. Au terme de sa lecture, vos doutes seront levés sur la nature de la gravité des intentions qui ont inspiré nos voisins de l’Est lorsqu’ils mirent en branle l’expédition Nordique.

Pèlerinage ou tentative d’invasion ?

Parmi les derniers beaux-livres publiés par Mnémos dans sa collection Ourobores, on trouve ces « Chroniques retrouvées du dernier convoi », imposant ouvrage écrit et illustré par Olivier Enselme-Trichard. On y suit le périple d’un immense convoi originaire des terres de l’Est remontant vers le Nord-Ouest pour un pèlerinage aux origines de leur religion. Un prétexte auquel les dirigeants des territoires visités ne croient pas, préférant y voir les prémices d’une tentative d’incursion militaire ou, pire, une volonté de prosélytisme. Car s’il y a bien une chose qui différencie les deux peuples, ce sont bien leurs croyances : à l’Est, on vénère Sou, dieu tout puissant dont le clergé maintient les croyants sous leur joug sévère ; à l’Ouest, les habitants préfèrent se fier aux Systèmes et font preuve d’un dédain à peine masqué à l’égard de la religion de leurs voisins. Cahnis Datanis, le héros, est justement originaire d’Occident et décide de prendre part à cette gigantesque expédition du Nordique pour y exercer en tant que naturaliste afin de s’essayer à une classification des espèces. Ce sont ses notes et ses dessins que l’on découvre au fil des pages, accompagnés de précisions émanant d’un autre narrateur, compatriote du scientifique appartenant à l’Ordre du Grand Prisme, approfondissant telle notion ou tel élément de décor. L’ouvrage est beau, soigné, et fourmille de trouvailles intéressantes qui donnent plus de densité à l’univers dépeint. Seulement je ne suis pas parvenue à me prendre au jeu, et ce pour plusieurs raisons.

Cahnis : héros intolérant et anthipatique

Le premier bémol vient du personnage principal qui est (et restera tout au long du récit) profondément antipathique. Il y a d’abord la façon dont Cahnis se comporte avec ses naturalistes, sanctionnant et humiliant à tout va, quand il n’est pas occupé à la gifler ses collaborateurs à la moindre occasion. Alors certes, son agressivité trouve son explication dans un rebondissement de l’intrigue (que je ne spoilerais évidemment pas ici), mais tout de même, quel mauvais caractère ! Son intolérance manifeste est elle aussi agaçante : pour un scientifique dont le métier consiste à étudier son environnement et tenter de le comprendre, le personnage fait preuve d’un véritable dédain pour tout ce qui touche à cette culture orientale dont il ne nous expose que les travers. Son but est ainsi moins de présenter les particularités de cette civilisation étrangère, ni même celles de la faune et la flore rencontrées, mais de démontrer encore et encore que SA culture est supérieure : plus évoluée, plus sage, plus juste. Ce regard biaisé que pose le personnage sur ceux qui l’entourent ne tarde pas à faire naître une certaine méfiance chez le lecteur : difficile de se passionner pour un récit dont on doute de la version rapportée par un narrateur assuré de sa supériorité. Le naturaliste a de plus la fâcheuse tendance à ne se concentrer que sur sa petite personne au dépend des découvertes quotidiennes qu’il peut faire en terme de paysage ou de bestiaire.

Une lecture en demi-teinte

Le second bémol vient du choix des illustrations. Les dessins sont réalisés avec soin (même si je ne suis pas particulièrement sensible à ce type de graphisme) mais ils représentent chaque fois un détail, une anecdote, et rarement un événement important de l’histoire. Il en résulte que, en dépit des nombreuses illustrations que compte l’ouvrage, j’ai paradoxalement eu beaucoup de mal à visualiser le récit, que ce soit en terme de personnage ou de décor. On retrouve le même problème au niveau de l’intrigue qui passe rapidement sur des choses sur lesquelles on aurait aimé avoir davantage de précisions, tandis qu’elle s’attarde sur des éléments qui, pour ma part, ne m’ont pas vraiment passionné. Le style de l’auteur est d’ailleurs assez particulier, non pas qu’il soit mauvais, mais là encore je ne suis pas parvenue à m’y faire. En dépit de ces gros points noirs, l’ouvrage n’est pourtant pas exempts de qualités qui, même si elles ne parviennent pas à contrebalancer les aspects négatifs, font tout de même de cet ouvrage un beau livre. Certaines idées développées sont d’ailleurs assez intrigantes : les canons sonores, les techniques élaborées pour pouvoir dessiner dans les arbres, les différentes unités qui hiérarchisent la société souiste… Bref, si je n’ai pas été sensible à l’univers et aux personnages de l’auteur, d’autres y trouveront très certainement leur compte, que ce soit au niveau du fond comme de la forme.

Olivier Enselme-Trichard signe avec « Le Nordique » un ouvrage dense et travaillé dans lequel je ne suis malheureusement pas parvenue à me plonger, notamment à cause de l’antipathie éprouvée tout au long de la lecture pour le protagoniste. Dommage.

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