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Auteure de la série à succès « La Passe-Miroir », Christelle Dabos a eu la gentillesse de bien vouloir nous accorder une interview pour nous parler plus en détail de ses personnages, son univers, et bien sûr de la suite des aventures d’Ophélie !

La passe miroir tome 1

Le Bibliocosme : Pouvez-vous nous présenter votre parcours : comment en êtes-vous venue à participer à ce concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard et pourquoi avoir choisi d’écrire de la fantasy ?

Christelle Dabos : Je serais complètement passée à côté du concours de Gallimard Jeunesse si je n’avais pas fait partie d’une communauté littéraire en ligne (Plume d’Argent). Cela faisait quatre ans que je postais mon roman en ligne, chapitre après chapitre. Quatre ans que je bénéficiais des commentaires et du soutien des autres membres. Quatre ans que je me nourrissais de leurs propres histoires, de leurs propres mots. Ce sont ces personnes qui ont relayé l’annonce du concours et qui, non contentes d’y participer, m’ont poussée à le faire aussi. À ce moment-là, j’avais terminé mon tome 1 (je l’avais même entièrement retravaillé) mais si ça avait été moi, je n’aurais jamais osé me lancer dans l’édition. Sur Plume d’Argent, je connaissais mes lecteurs, je les avais même rencontrés au cours d’IRL, j’étais dans un nid confortable et rassurant. Envisager l’édition, c’était envisager l’inconnu. Et pourtant, j’ai franchi le pas. Encouragée à la fois par mes camarades de plume et par mon cher et tendre, je me suis décidée à envoyer mon manuscrit… la veille de la clôture du concours.

Quant au choix d’écrire de la Fantasy, mon imagination déborde des limites de la réalité depuis que je suis enfant. Je suis aussi très connectée à mes rêves pendant mon sommeil, et ils partent vraiment dans tous les sens. La Fantasy me vient naturellement, parce qu’elle correspond à ma personnalité. Peut-être qu’un jour, après la Passe-miroir, j’explorerai d’autres voies ?

Le Bibliocosme : Ophélie est une héroïne assez atypique : pouvez-vous nous parler un peu de son personnage ?

Christelle Dabos : Je cohabite avec Ophélie depuis dix ans maintenant et elle a tellement évolué depuis ses tout débuts ! Les personnages que je crée sont, je pense, des fragments de miroir de ce que je suis à l’intérieur. Et pas forcément mes meilleurs côtés. Avant la Passe-miroir, j’avais écrit une histoire dont l’héroïne était d’une susceptibilité épouvantable : cette susceptibilité, c’était la mienne et je souffrais de toujours me vexer de tout, tout le temps. Créer un personnage qui allait incarner cette susceptibilité m’a permis de l’exorciser. Pour Ophélie, ça a été plus subtil. Elle a été mon reflet inversé. Nous nous ressemblons, elle et moi : même maladresse, même gaucherie, même myopie (même si je ne portais pas encore de lunettes quand je l’ai créée) et mêmes interrogations. Mais là où Ophélie est fragile à l’extérieur et solide au-dedans, moi c’est plutôt le contraire. Et j’avais vraiment envie d’un personnage capable de composer avec des handicaps, sans en faire une montagne de complexes.

Le Bibliocosme : Dans le troisième tome de la série, Ophélie s’efface à plusieurs reprises pour donner la parole à la petite Victoire : est-ce que c’est un personnage qui est amené à prendre de plus en plus d’importance dans les prochains tomes ?

Christelle Dabos : Je me suis confrontée à la limite du point de vue unique. Au troisième tome, l’intrigue en était arrivée à un stade de son développement où ne suivre qu’Ophélie aurait rendu impossible de savoir ce qui se passait d’important ailleurs, au même moment. Adopter le point de vue de Victoire était non seulement l’occasion de garder un œil à côté, mais aussi d’expérimenter une autre façon d’écrire, de m’immerger dans la perception d’une petite fille qui n’a pas forcément les mots pour comprendre ce qu’elle voit. À ce niveau-là, le tome 4 sera dans la lignée du tome 3.

La passe miroir tome 2

Le Bibliocosme : On sent une multitude d’influences historiques dans vos romans (la cour du roi soleil, notamment) : passez-vous par une phase de documentation avant d’écrire où est-ce uniquement votre imaginaire qui parle ?

Christelle Dabos : J’ai complètement baigné dans le XVIIe siècle chez mes parents : mon père mène une enquête approfondie sur l’énigme du Masque de fer et, pour comprendre cette affaire, il faut se familiariser avec la France au temps de Louis XIV. La passion de mon père a déteint sur mon imaginaire. Quand j’ai créé le Clairdelune, j’avais le château de Vaux-le-Vicomte à l’esprit. La fonction d’Intendant des finances de Thorn vient de Nicolas Fouquet. Il y a aussi toutes ces intrigues de cour, notamment entre favorites, qui m’ont été inspirées par Madame de Maintenon et Madame de Montespan.

Mais je dois avouer que c’est l’Histoire au sens large qui me passionne, des civilisations antiques à la révolution industrielle, et plus encore. Pour certains détails de la Passe-miroir qui sont de l’ordre du décorum, voire de l’anecdotique, je peux me documenter pendant des heures ! Comment fonctionnaient les premiers systèmes téléphoniques et les dirigeables ? Pour l’arche de Babel dans le tome 3, je me suis inspirée à la fois de la Babylone antique, de la civilisation romaine (république et empire), de l’ancien testament et de la conception du premier ordinateur. Mon imaginaire se nourrit du mélange de l’existant.

Le Bibliocosme : Vos romans sont catalogués en « young adult » mais ils touchent un public beaucoup plus large : est-ce quelque chose auquel vous prêtez attention lorsque vous écrivez (adapter le récit à un public jeunesse) ou pas du tout ?

Christelle Dabos : Quand j’ai écrit la Passe-miroir, je ne me suis absolument pas posé la question du public cible, d’autant que je ne songeais pas à l’édition. J’ai écrit, et j’écris encore, en fonction de ce que je suis, de ce qui me touche, de ce qui m’interroge, de ce que je ressens. Je suis restée coincée quelque part entre l’enfance et l’âge adulte, et mon écriture reflète ça. Je suppose que mon histoire va parler à des lecteurs un peu comme moi. De plus, ce n’est pas parce que je suis en littérature jeunesse que je me suis mise soudain à écrire différemment. J’ai peut-être davantage conscience de ma responsabilité d’auteur, de ce que je vais transmettre à d’autres personnes, plus jeunes que moi pour une bonne partie, mais ça ne change pas mon approche. Et je suis toujours déconcertée, émue aussi, de voir toute cette jeunesse traverser mon miroir.

Le Bibliocosme : Avez-vous une affection plus marquée pour l’un de vos personnages ?

Christelle Dabos : Le terme « affection » n’est peut-être pas approprié dans mon cas. Je ressens une sorte de tendresse étonnée pour mes personnages à l’instant où ils se mettent à agir de leur propre initiative et qu’ils s’éloignent de ce que j’avais initialement prévu pour eux. Je suis particulièrement proche d’Ophélie parce que cela fait dix ans que je cohabite avec elle, que j’écris de son point de vue, que j’essaie de comprendre ses choix et de raconter ce qu’elle ressent. Je suis tour à tour émue et exaspérée par Thorn – et par Berenilde aussi, mais d’une façon différente. Et comme beaucoup d’auteurs, je raffole des personnages « secondaires » qui viennent s’incruster dans l’histoire et que j’ai de plus en plus envie de connaître.

La passe miroir tome 3

Le Bibliocosme : A quoi peut-on s’attendre dans la suite de « La Passe-Miroir » ? Combien de tomes avez-vous prévu d’écrire au total ?

Christelle Dabos : Le quatrième tome sera le dernier et comme il s’agit du dénouement de l’histoire et des ultimes révélations, je ne peux pas trop en dire. De façon générale, il est très difficile de me faire parler de mes tomes en cours d’écriture, même après plusieurs tasses de nesquik. J’estime que c’est à l’histoire de se raconter d’elle-même, pas à l’auteur.

Le Bibliocosme : Y a-t-il des auteurs qui vous ont particulièrement influencés dans l’écriture de cette série ?

Christelle Dabos : Bien sûr ! Les trois premiers qui me viennent toujours à l’esprit sont J. K. Rowling pour ses Harry Potter, Philip Pullman pour sa Croisée des mondes et Lewis Carroll pour son Alice au pays des merveilles. J’ai également été très influencée par des films d’animation : ceux de Miyasaki (le Voyage de Chihiro, le Château ambulant) et le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault sorti l’année de ma naissance. Mais il y a quantité d’œuvres et de rencontres qui ont façonné, plus ou moins consciemment, la Passe-miroir.

Le Bibliocosme : Êtes-vous vous-même lectrice régulière de science-fiction ou fantasy ? Et si oui, avez-vous un ou des auteurs en particulier à conseiller ?

Christelle Dabos : Je lis de tout, je n’ai pas un genre de prédilection. Je me plonge bien volontiers dans un livre de Fantasy, mais plus son univers diffère du mien, plus ça m’intéresse ! Actuellement, j’achève ma lecture de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick et je suis époustouflée tant par son écriture que par ses thèmes et ses personnages.

Mais je dois dire que les histoires de SFFF (Science-Fiction, Fantastique, Fantasy) que je suis de plus près sont celles que vous ne trouverez pas – pas encore en tout cas – en librairie. Mes lectures sont en grandes parties celles de Plume d’Argent, dont je parlais plus haut : Moonshine de Danah, Balles Perdues et Sans issue de Seja, Les Cinq Terres Oubliées de Shaoran, le Cycle des Esprits de Flammy ou encore La Noirceur du blanc de Liné. Et il y en a tellement d’autres encore !

Le Bibliocosme : Savez-vous déjà à quel moment sortira le quatrième tome de « La Passe-Miroir » ? Avez-vous d’autres projets d’écriture en cours ?

Christelle Dabos : Ah, ah, mon éditeur aussi aimerait bien le savoir, mais je suis incapable de donner une date de sortie. Je viens à peine de commencer la rédaction et j’avance à mon rythme quand j’arrive à m’immerger, sachant que je pars chaque mois en voyage pour rencontrer mes lecteurs. Je travaille sans échéance, je préfère privilégier la qualité du temps consacré à l’écriture.

Quant aux autres projets en cours, non. En devenir, oui. Je suis incapable de mener deux histoires de front : tant que je serai dans l’écriture de la Passe-miroir, mon énergie et mon temps iront dans la Passe-miroir. Mais il arrive que de nouvelles idées, de nouvelles ambiances fassent leur apparition dans un coin de ma tête. Un ailleurs se prépare. Je note toutes ces « visions » quand elles me viennent, puis je referme le tiroir : elles attendront leur tour le moment venu.

Un grand merci à Christelle Dabos d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !