Titre : Octobre 17
Scénariste : Patrick Rotman
Dessinateur : Benoît Blary
Éditeur : Seuil-Delcourt
Date de publication : 13 septembre 2017

Synopsis : 1917, le Tsar abdique et laisse le pouvoir à un gouvernement bourgeois. Lénine et Trotsky, deux leaders que leurs ambitions opposaient, organisent alors le basculement révolutionnaire. Ensemble, ils se saisissent d’une opportunité historique, et posent la fondation de l’empire soviétique. Ce sont les fameux jours d’Octobre 17.

Bibliocosme Note 3.0

-« Etiquette périmée » ! Il n’a pas changé ! Toujours aussi orgueilleux !
-Je le comprends un peu : pour Trotski, se dire bolchevik, c’est faire allégeance non pas au Lénine d’aujourd’hui, mais au Lénine d’hier qu’il a combattu.
-Mais le Lénine d’aujourd’hui lui donne raison !
-Raison de plus !
-Qu’est-ce qui vous sépare désormais ?
-Vraiment ? Vous ne voyez pas ? L’ambition !

Patrick Rotman, est le réalisateur de nombreux documentaires consacrés à l’histoire plus ou moins lointaine de France et d’ailleurs. Il est aussi l’auteur de scenarii pour le cinéma à l’image de L’Ennemi intime. Avec Benoît Blary aux crayons, il s’attelle à une autre pièce de choix de l’histoire du XXème siècle.

    Depuis maintenant trois ans est régulièrement commémoré le centenaire de la Première Guerre mondiale. Si 2016 fut consacré à la bataille de Verdun, 2017 se fait l’écho sur le front de l’Ouest des mutineries des soldats français. A l’autre extrémité du continent européen, 1917 est l’année de la fin de danse avec les tsars. L’empire russe est jeté à bas par deux révolutions successives qui conduisent à l’éclatement d’un système exclusif séculaire et donne naissance à un autre système, soviétique, terrible, qui n’en perdure pas moins de quatre-vingt ans. Octobre 17 retrace l’histoire de la ville de Petrograd du début de l’année 1917 à la prise du Palais d’Hiver huit mois plus tard.

    Sur une petite dizaine de pages, Patrick Rotman prend le temps de mettre à plat la situation de l’empire russe dans la Grande Guerre, tant sur le front qu’à l’arrière. C’est bien sur sur ce second théâtre que déambule et bouillonne une population harassée par la guerre que l’on s’attarde puisque c’est là qu’éclate la première révolution en février. Que l’on soit profane où que l’on ait quelques bases à propos de ces événements, cette introduction est nécessaire et agréablement menée. Elle permet notamment de faire connaissance avec les différents protagonistes qui prennent la tête des événements. Au premier chef, les plus connus : Lénine, Staline et Trotski. Mais d’autres aussi, au rôle prépondérant mais moins connus du public comme Zinoviev, Kamenev ou encore Alexandra Kollontaï. La principale difficulté qui s’est dressée dans l’écriture d’Octobre 17 fut sans doute la construction de dialogues entre ces différents personnages. Leurs différentes opinions, leurs projets politiques, leurs inimitiés et leurs alliances sont forcément au coeur du récit. Ces dialogues manquent cependant de naturel. L’exposition des idées des personnages est inévitable, seulement les échanges paraissent trop mécaniques. De même, Staline, bien que présent, apparaît relativement peu dans ces dialogues. Le personnage était-il taciturne dans la réalité ? Je n’en ai aucune idée, mais ce caractère peu expansif du futur « petit père des peuples » sert avant tout à souligner le terrible dictateur qu’il deviendra une fois parvenu au pouvoir sept années après les événements de 1917. Ce manque de fluidité dans les dialogues rend le récit un peu froid et les moments qui devraient être baignés de tension ne le sont finalement pas suffisamment. Ce sont donc d’autres moments qui viennent apporter du rythme : les événements violents, les allers et retours des personnages de leurs exils ou de leurs séjours en prison.

    Au dessin, c’est davantage le travail à la peinture très séduisant de Benoît Blary, que le trait général qui m’a tenu en haleine. Les personnages principaux sont aisément reconnaissables, mais les autres sont assez génériques et on en oublie certains, bien que récurrents, avant de les retrouver. Le travail de la couleur est très réussi et n’est sans rappeler parfois celui de Gibrat dans ses tonalités. Octobre 17 donne l’impression de baigner dans une lumière crépusculaire, matérialisant peut-être la fin de l’empire. Les décors manquent pour certains de détails, quelques bâtiments entre autres. Le découpage est agrémenté de très belle planches en pleines pages, voire en doubles pages. Les petites pépites visuelles de cet album n’en restent pas moins, à mon avis, ces planches plus géométriques, plus symboliques construites à la manière des affiches de propagande de l’époque. Déformation professionnelle peut-être, mais j’adore.

Un visuel séduisant mais un tantinet inégal, un peu comme l’écriture en réalité. Un album non dénué de charme qu’il faudra savoir apprécier malgré quelques faiblesses.

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