Titre : La traque
Cycle/Série : Le Puits des mémoires, tome 1
Auteur : Gabriel Katz
Éditeur : Scrinéo / Pocket
Date de publication : 2012 / 2015

Synopsis :  Trois hommes se réveillent dans les débris d’un chariot pénitentiaire accidenté en pleine montagne. Aucun d’eux n’a le moindre souvenir de son nom, de son passé, de la raison pour laquelle il se trouve là, en haillons, dans un pays inconnu. Sur leurs traces, une horde de guerriers venus de l’autre bout du monde, mettra le royaume à feu et à sang pour les retrouver. Fugitifs, mis à prix, impitoyablement traqués raison mystérieuse, ils vont devoir survivre dans un monde où, règnent la violence, les complots et la magie noire.

Bibliocosme Note 3.5

On n’hésitait pas à mettre des milliers d’écus sur la table pour marquer les esprits… Les plus riches aimaient à couvrir leurs familles de ces cadeaux éphémères – un enchantement ne durait pas plus d’une heure – car ils étaient la quintessence du luxe. Plus qu’un bijou, un vêtement, un cheval, aussi chers soient-ils, un enchantement révélait la richesse, car il ne servait à rien et se brûlait en quelques minutes. La corporation des illusionnistes était d’ailleurs devenue la cible du théâtre de rues, ces comédies en plein air où l’on singeait, à la grande joie des laborieux, les manies des puissants.

Rescapés du déraillement du chariot qui les transportaient, trois des quatre prisonniers que comptait le convoi pénitencier accidenté parviennent à s’extirper de leur cage et à prendre la fuite. Coup de chance inespéré ? Pas vraiment, car si les membres du trio goûtent avec reconnaissance leur liberté retrouvée, tous semblent frappés par la même affliction : aucun ne parvient à se souvenir de son nom ou de ce qu’était sa vie avant sa capture. Si leurs connaissances du monde ne semblent pas avoir été affectées par leur amnésie, les voilà malgré tout dans une posture délicate : ils ne connaissent ni le pays dans lequel ils ont débarqué, ni l’identité des hommes lancés à leur poursuite, ni la raison pour laquelle ils sont si activement recherchés. Unis par une solidarité qu’ils ne s’expliquent pas, les évadés décident de cheminer ensemble mais finissent inéluctablement par être rattrapés par leurs poursuivants… Ce premier tome du « Puits des mémoires » prend la forme d’une longue course poursuite et adopte par conséquent un rythme haletant qui maintient l’attention du lecteur constamment en alerte. L’intrigue est pour sa part assez classique mais traitée avec efficacité : Gabriel Katz nous maintient dans la même ignorance (ou presque) que ses personnages et on se pose évidemment beaucoup de questions sur leur véritable identité et surtout sur ce qu’ils ont bien pu faire pour se retrouver avec de si puissants ennemis à leur trousse. On suit donc avec intérêt l’accumulation d’indices récoltés par le trio ainsi que les révélations avancées par certains personnages. Tout juste pourrait-on pointer du doigt quelques facilités ou fragilités dans le déroulement de l’intrigue : pas assez pour gêner la lecture mais suffisamment pour poser question au lecteur (je m’interroge pour ma part sur ces mercenaires embauchés pour retrouver les fugitifs pour une somme impressionnante mais à qui on ne donne pas de description physique de leurs proies, ce qui permet évidemment à celles-ci de se fondre avec aisance dans la population locale).

L’univers est pour sa part tout juste esquissé mais demeure, là encore, assez classique. L’action se situe dans le petit royaume d’Hélion dont l’armée n’est pas franchement au meilleur niveau et à la tête duquel se trouve un couple royal plutôt bancal (le roi est inexpérimenté et la reine complètement folle). Le débarquement de troupes venues du lointain mais puissant Empire de Woltan, bien décidé à reprendre les fugitifs qu’il a malencontreusement laissé échapper, ne promet évidemment rien de bon pour le pays qui se retrouve de plus confronté à une affluence de mercenaires appâtés par la prime. Le lecteur est donc invité à cheminer aux côtés des protagonistes dans ce royaume de médieval-fantasy dont on arpente à la fois les coins les plus reculés, mais aussi les cités les plus dynamiques, de la ville portuaire de Dreda à la capitale de Sarys. La magie occupe une place non négligeable dans cet univers et, si les sorts mineurs sont l’apanage du premier des illusionnistes, il est d’autres tours que seuls des spécialistes peuvent réaliser. C’est le cas notamment des mages de guerre, dont nous avons ici plusieurs démonstrations de puissance qui ajoutent une touche de spectaculaire à certains affrontements, mais aussi des Nécromanciens qui possèdent la maîtrise de sorts éminemment complexes. La magie utilisée par l’empire de Woltan est pour sa part plus mystérieuse et devrait sans doute faire l’objet de précision dans les tomes à venir. En dépit du ton léger adopté la plupart du temps par l’auteur, l’ambiance de ce premier tome n’en est pas moins emprunt d’une touche de noirceur qui devrait aller en s’accentuant au fil de la trilogie. L’humour est malgré tout bien présent et transparaît surtout dans les échanges entre les trois compères qui sont dotés d’un bon sens de la répartie. Les dialogues sont donc dynamiques et sonnent agréablement à l’oreille, quant à la narration, elle est assurée par une plume fluide qui ne s’embarrasse de fioritures et se révèle très efficace.

Outre son rythme particulièrement enlevé, la plus grande force du récit tient à ses protagonistes auxquels on ne tarde guère à s’attacher. Tous trois ont pourtant un caractère complètement différent, et il en va d’ailleurs de même de leurs capacités qui se révèlent hors normes dans des domaines très variés. Olen assume le rôle du joli-coeur : redoutable épéiste, il est aussi beau parleur et témoigne une attention démesurée à la gente féminine (qui le lui rend bien). Cet aspect de sa personnalité n’est cependant pas celle qui le met le plus en valeur et j’avoue avoir été parfois plus agacée que touchée par sa propension à s’enflammer pour le moindre joli minois qui croise sur son chemin. Nils est quant à lui le taiseux du groupe : solitaire et assez froid, il révèle rapidement une habilité exceptionnelle dans le maniement des lames. Il est celui qui possède la plus grande part d’ombre et je serais curieuse d’en apprendre davantage à son sujet dans les prochains tomes. Karib, enfin, est le plus attachant des trois : mage de guerre, il est, au contraire de Nils, très volubile et possède un bon cœur qui pourrait bien un jour le perdre. Le trio fonctionne bien et la camaraderie qui unie les trois hommes renforce sans aucun doute le charme du roman. Les personnages féminins sont en revanche peu nombreux et très (trop ?) en retrait. Oranie, dernière conquête d’Olen et dame de compagnie de la reine, est un peu plus mise en avant mais la mièvrerie de sa relation avec le fugitif n’aide pas vraiment à la considérer sous un jour très avantageux. Les Woltaniens sont eux aussi assez discrets et se cantonnent pour l’instant au simple rôle de « méchants », tuant et détruisant tout ce qui se place sur leur chemin. Espérons là encore que la suite les dotera d’un statut plus complexe.

Gabriel Katz signe avec « La traque » un premier tome efficace et mené tambour battant. Si l’intrigue et l’univers dans lequel se déroule le récit ne se distinguent pas (pour l’instant) par leur originalité, on prend malgré tout beaucoup de plaisir à suivre la fuite de ces trois attachants personnages dont on ne peut qu’avoir hâte de découvrir tous les secrets. Espérons que la suite sera du même acabit.

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)