Grand siècle tome 1

Titre : L’académie de l’éther
Cycle : Grand siècle, tome 1
Auteur : Johan Héliot
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2017 (mai)

Synopsis : L’ambitieux lieutenant de frégate Baptiste Rochet présente au jeune Louis XIV une étrange météorite sphérique, rapportée de son dernier périple en mer. Médusé, le mathématicien et penseur Blaise Pascal y trouve alors une terrifiante source d’inspiration.
Ses découvertes bouleverseront à tout jamais le destin du Roi-Soleil et de son royaume.

Bibliocosme Note 3.5

L’inimitable voix de Paris se faisait déjà entendre partout dans la cité. Les cris des bêtes et ceux des hommes se mêlaient en un concert qui aurait heurté les oreilles d’Estienne quelques mois plus tôt. A présent, il s’amusait des envolées injurieuses de la populace, enrichissant son vocabulaire à l’occasion. Il se dégourdissait l’esprit, en somme, à la fréquentation des foules industrieuses, s’imprégnant de leurs jargons, assistant aux échanges comme aux algarades avec délectation.

Vous êtes vous déjà imaginé ce qu’aurait pu être notre histoire si le voyage dans l’espace avait été possible bien avant le XXe siècle ? Johan Héliot, lui, s’est plusieurs fois posé la question : d’abord dans « La trilogie de la Lune », l’une des œuvres parmi les plus marquantes du « steampunk à la française », puis dernièrement dans le premier tome de sa toute nouvelle série : « Grand siècle ». Exit Jules Verne, Victor Hugo et Louise Michel. Bonjour Louis XIV, Mazarin ou encore Blaise Pascal. L’auteur opte ici pour une uchronie dont les racines plongent dans le Paris du milieu du XVIIe siècle mais dont il est encore une fois question de conquête spatiale anticipée. Louis XIV n’est alors qu’un tout jeune souverain toujours en prise avec les plus irréductibles des Frondeurs, même si la mainmise de Mazarin et d’Anne d’Autriche sur l’héritier au trône de France commence déjà à se relâcher. Et c’est justement là qu’intervient la première dissonance avec l’histoire telle qu’on la connaît, l’éviction du cardinal et de la reine-mère étant ici moins due au désir d’émancipation du roi qu’à la volonté d’une curieuse entité capable d’influencer le comportement de ceux avec qui elle entre en contact. Matérialisée sous la forme d’une sphère de la taille d’un boulet de canon et arrivée sur Terre par erreur, cette UEC (« unité d’exploration conscientisée ») n’a qu’une seule idée en tête : retourner d’où elle vient. Seulement pour cela, il va falloir convaincre les humains de se lancer à l’assaut du ciel… Et quel autre mortel est alors mieux placé que le roi de France pour inciter ses contemporains à se lancer dans une entreprise si ambitieuse et si coûteuse ?

Les nouvelles lubies du souverain soulèvent bien vite autant d’enthousiasme que d’hostilité, aussi bien parmi les membres de l’entourage royal qu’au sein des simples habitants de la capitale. Loin de se limiter au cercle restreint de la cour et des courtisans, Johan Héliot se focalise ainsi sur plusieurs catégories sociales qui lui permettent d’explorer son Paris du XVIIe selon d’autres points de vue que celui de l’élite. Pour ce faire, l’auteur met en scène une fratrie de cinq frères et sœurs poussés par la misère à quitter leurs terres de Lorraine pour trouver refuge dans la capitale où tous empruntent rapidement des chemins différents : l’une se tourne vers l’édition, l’autre l’ingénierie, un troisième vers le banditisme tandis que le cadet des garçons rêve d’intégrer le prestigieux corps des mousquetaires. Les chapitres alternent les points de vue des différents membres de la fratrie dont les parcours singuliers nous entraînent qui du côté des intellectuels ayant la faveur du roi, qui auprès des voleurs et assassins de la Cour des miracles. L’immersion n’en est que plus réussie, l’auteur ne se montrant pas avare en détails concernant des aspects parfois méconnus de l’époque, à commencer par tout ce qui concerne le travail de la presse. En dépit de la qualité de la reconstitution historique l’ouvrage relève avant tout de la science-fiction aussi Johan Héliot se permet-il d’insérer quelques petites excentricités dans son récit. C’est notamment le cas dans le domaine de la science qui connaît ici des avancées stupéfiantes permettant à l’auteur de mettre en scène divers prototypes de machines qui ne devraient, en théorie, pas faire leur apparition avant encore un bon siècle ou deux.

Le roman alterne entre chapitres donnant le point de vue de tel ou tel personnage, extraits d’articles de presse et brefs passages à la première personne (lorsque la fameuse UEC prend la parole). Cette diversité dans la narration, associée à la brièveté de la plupart des chapitres, incite inévitablement le lecteur à tourner les pages avec de plus en plus de précipitation. La rapidité avec laquelle se lit le roman tient aussi sans aucun doute à la qualité de la plume de l’auteur, suffisamment fluide pour ne pas privilégier la forme sur le fonds, mais aussi suffisamment travaillée pour coller parfaitement à l’époque concernée (certains passages se prêteraient d’ailleurs tout à fait à de la lecture à voix haute tant ils sonnent agréablement à l’oreille). Il fallait toutefois bien un bémol, et celui-ci réside dans le trop grand empressement avec lequel se déroulent la plupart des événements. L’auteur a beau nous préciser à plusieurs reprises que tant d’années ont passé entre tel et tel épisode, le fait est que le lecteur a beaucoup de mal à prendre conscience du temps qui passe tant trop d’événements cruciaux s’enchaînent pour les uns ou les autres. L’avantage, c’est que le roman se lit avec une déconcertante rapidité. L’inconvénient, c’est que cela limite fortement l’implication émotionnel du lecteur qui a à peine le temps de s’attacher à un personnage que celui-ci disparaît ou connaît de profondes transformations. J’avoue avoir également eu un peu de mal à accrocher aux passages consacrés à cette entité extraterrestre qui nous en dévoile bien trop sur ses capacités quand il aurait peut-être été plus judicieux de laisser planer le doute sur son véritable degré d’implication dans le projet du roi.

Johan Héliot revient avec « L’académie de l’éther » à l’un de ses thèmes de prédilection, la conquête spatiale anticipée, et pose les bases d’une uchronie passionnante, quant bien même l’enchaînement trop rapide des événements nuit quelque peu à l’immersion du lecteur. La suite devrait nous arriver courant 2018, et je serai bien évidemment de la parti pour assister (ou pas…) au voyage de la cour du roi soleil dans l’espace. Avouez que c’est tentant !

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Allan Dujipérou (Fantastinet) ; Estelle Hamelin (Le Comptoir de l’écureuil) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Lhisbei (RSF Blog) ; Librairie Critic