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Titre : Mordred
Auteur : Justine Niogret
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2013

Synopsis : « Ecoutez ! Ecoutez la sinistre et triste histoire de Mordred, le chevalier renégat ! » Face sombre des légendes arthuriennes, Mordred est le traître, fruit des amours illicites et incestueuses d’Arthur et de sa sœur Morgause. S’il fait un temps parti des chevaliers de la Table ronde, il est chassé de celle-ci avant de lever une armée pour combattre Arthur. C’est l’histoire officielle, du moins. Peut-être Mordred n’était-il pas aussi fou que les gestes le prétendent ? Peut-être était-il un garçon sensible et droit ? Peut-être Arthur n’est-il pas le héros que l’on chante et que Mordred n’avait pas le choix ?

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Te laisser en paix ? Nenni et jamais. Toute histoire doit être dite et jouée, qu’elle qu’en soit la fin. Crois-tu qu’on choisisse la pièce où l’on fait voir sa vie ?

« Mordred » signe le grand retour en fantasy de Justine Niogret, figure désormais incontournable de l’imaginaire français, après un bref passage par la science fiction avec le sombre et percutant « Gueule de truie ». L’occasion pour les éditions Mnémos de procéder à un petit relooking (illustration plus sobre, format plus petit) et de donner le coup d’envoi de l’importante opération promotionnelle initiée par les « Indés de l’Imaginaire », collectif regroupant depuis 2013 trois maisons d’édition spécialisées (Mnémos, Les Moutons Électriques, ActuSF). En même temps que « Mordred » sont ainsi arrivés chez nos libraires le 22 août dernier « Même pas mort » de Jean-Philippe Jaworski et « La chasse sauvage du colonel Rels », recueil de nouvelles d’Armand Cabasson. Autant dire qu’il s’agit là d’auteurs qui ne jouent pas dans la petite cour ! On retrouve dans le roman de Justine Niogret cet univers médiéval qui lui est cher et dont elle use à nouveau afin cette fois de rendre hommage aux légendes arthuriennes. Un choix peu originale, pourrait-on penser, seulement ce serait mal connaître l’auteur qui trouve le moyen de nous surprendre en prenant pour héros la bête noire par excellence du mythe arthurien. Renégat, régicide, parricide, fruit de l’inceste…, les mots ne manquent pas pour qualifier le personnage de Mordred que Justine Niogret entend montrer ici sous un jour différent, non pas dans l’idée d’une réhabilitation mais plutôt dans le but de démontrer que chacun a un rôle dans une épopée, et que celui de Mordred n’est peut être pas celui que l’on croit…

Si l’originalité du sujet conjuguée au charme sans pareil du style de Justine Niogret ont rendu cette lecture fort agréable, il me faut toutefois admettre avoir été quelque peu frustrée, à défaut de déçue, par l’histoire servie ici par l’auteur. « Mordred » dispose pourtant de solides atouts, à commencer par l’ambiance très particulière, faite amertume, de mélancolique et de résignation, qui baigne l’ensemble du roman. Certes, Justine Niogret ne nous avait jamais habitué à des lectures pleines d’espoir et de joie, mais la vision proposée du règne d’Arthur frappe malgré tout par la profonde tristesse qui s’en dégage. On est pourtant loin de la violence d’un « Gueule de truie » ou même de « Chien du heaume », mais de tous les ouvrages de l’auteur c’est bien celui-ci qui se distingue de part la profonde nostalgie qu’il réveille de façon surprenante chez le lecteur. « Ces choses sont finies, elles sont passées avec Morgause et Arthur. Des couloirs venteux, voilà ce qu’il reste, et un hiver qui ne sait plus finir. Des vieilles gens, des légendes qui perdent leur délicatesse parce qu’on les laisse se couvrir de poussière. » Des mots qui illustrent très bien l’ambiance douce-amère qui imprègne du début à la fin l’histoire de ce chevalier malmené par la légende. Parmi les points forts du livre figure évidemment également le style toujours aussi travaillé de l’auteur, mélange de crudité et d’onirisme qui constituent désormais sa marque de fabrique.

Le roman n’est cela dit pas exempt de tout défaut. On pourrait notamment reprocher à l’auteur une narration trop décousue liée aux allers-retours permanent du passé du personnage (son enfance auprès de Morgause, sa rencontre avec Arthur, ses premiers combats…) à son présent (l’impuissance et la douleur dues à ses blessures). Le roman se caractérise également par sa très grande pudeur, trait déjà très présent dans les précédents ouvrages de l’auteur mais qui cette fois est poussée trop loin à mon goût et rend l’attachement aux personnages et l’investissement du lecteur dans l’histoire assez compliqué. Cet excès de pudeur touche essentiellement aux relations entre les personnages, qu’il s’agisse d’Arthur et Morgause ou surtout d’Arthur et Mordred. Le non dit permanent concernant la véritable nature des liens les unissant les uns aux autres (père/fils ? oncle/neveu ? frère/sœur ? amant/amante ?) est à mon avis une bonne idée, seulement la majorité de leurs échanges finissent par se trouver plombés par ce tabou et à devenir ainsi bien trop sibyllins. Un peu comme si le lecteur surprenait sans le vouloir une conversation entre les personnages en sachant qu’il n’est supposé ni l’entendre ni la comprendre. Une impression renforcée par la trop grande brièveté du roman qui dépasse à peine les cent-soixante pages, ainsi que par le manque de relief de la plupart des (peu nombreux) personnages, à l’exception de Mordred. C’est notamment le cas des femmes, Morgause autant que Guenièvre, qui n’interviennent quasiment jamais dans le roman, si ce n’est lors d’une ou deux brèves scènes ou lorsque Mordred et Arthur se prennent à les évoquer.

Un roman sans aucun doute atypique, tant de part le choix de son protagoniste que par l’ambiance très particulière dans lequel il plonge le lecteur. La trop grande brièveté de l’ouvrage ainsi qu’une trop grande pudeur dans le traitement des relations entre les personnages empêchent toutefois le roman de véritablement décoller. Ceux qui avaient déjà apprécié les précédents ouvrages de Justine Niogret devraient cela dit tout de même trouver leur bonheur dans ce « Mordred », bien loin des légendes traditionnelles.

Autres critiques : Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres) et Vil Faquin (La Faquinade)