L’envol des sables
Titre : L’envol des sables
Auteur/Autrice : Aurélie Luong
Éditeur : Argyll
Date de publication : 2026 (mars)
Synopsis : Tanger, à l’aube du VIIIe siècle. Pour rattraper la faute qui leur a valu d’être exclus de leur clan, Ahmed a uni son destin à celui de son frère d’armes, Tariq, prodige de l’armée amazighe. Ensemble, ils ont combattu pour les Omeyyades et remporté de nombreuses batailles. Arrivés à l’ouest du monde, dédaignés par leurs supérieurs, ils s’enlisent dans les rues de Tanger, lorsqu’un seigneur renégat d’Hispania leur livre l’opportunité qu’ils n’espéraient plus : passer de l’autre côté de la Méditerranée et remporter des victoires en leur propre nom ; de celles qui mettraient les Amazighs à l’abri du joug omeyyade ; de celles qui rattrapent toutes les fautes. Désobéissant aux ordres du calife, les deux hommes réunissent en secret une armée hétéroclite, guerriers du désert, éleveurs des montagnes ou encore mages capables de manipuler le vent. Loin des dunes qui les ont vu naître, ils se lancent à l’assaut de l’Hispania, pour la gloire ou l’oubli.
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Après la dark fantasy, la fantasy historique
Cette année les éditions Argyll fêtent leur cinq ans et publient pour l’occasion le deuxième ouvrage d’une autrice qui m’avait déjà bluffée avec son premier roman : Aurélie Luong. Avec « Quand vient la Horde », l’autrice optait pour de la dark fantasy et mettait en scène l’arrivée d’un paysan naïf dans une bande de mercenaires dirigée par une cheffe charismatique au passé trouble. Changement de registre avec « L’envol des sables », un roman de fantasy historique puisant son inspiration dans la conquête de la péninsule ibérique au VIIIe siècle par les musulmans. Difficile de ne pas penser à Guy Gavriel Kay, auteur de nombreux chefs d’œuvre dont « Les lions d’Al-Rassan », roman se déroulant dans le même contexte mais mettant en scène l’opposé des événements racontés ici puisqu’il y était question de la reconquête de la péninsule par les chrétiens. Cette comparaison avec le maître incontesté de la fantasy historique aurait pu être préjudiciable à l’autrice, mais c’est tout l’inverse qui se produit. Avec ce second roman, Aurélie Luong réussit en effet le tour de force de se hisser à la hauteur de Kay et nous offre une épopée historique pleine d’émotion, portée par des personnages bouleversants. Tout commence à Tanger où l’on fait la connaissance de deux frères d’arme, liés depuis leur plus tendre enfance : Tariq et Ahmed, celui qui va nous servir de guide tout au long de ce récit. Général talentueux desservi par ses origines amazighes, Tariq a été à l’initiative de plusieurs campagnes militaires victorieuses pour le compte des Omeyyades, mais se retrouve aujourd’hui placardisé dans une petite ville où il se contente d’entraîner les jeunes recrues. Désespéré de voir son ami gâcher son potentiel, et rongé par une culpabilité dont on ignore encore la nature, Ahmed va saisir une opportunité unique de redorer le blason des amazighes et surtout de libérer Tariq des fantômes de leur passé commun. Cette opportunité, c’est l’Hispanie, péninsule jusqu’ici placée sous l’autorité des Wisigoths. Péniblement unifiés par le roi Rodéric, ces derniers ne sont cependant pas tous enchantés par leur nouveau souverain, au point que certains ont décidé de faire appel aux tribus berbères pour le chasser du pouvoir. Une mission qu’Ahmed pousse Tariq à accepter en dépit des risques, sans l’informer qu’il entend bien profiter de l’occasion pour imposer l’annexion dans la durée de la péninsule, et donc d’affranchir les amazighes du joug des omeyyades.
Plongée dans la conquête de la péninsule ibérique par les musulmans
« L’envol des sables » est un roman qui mêle histoire et fantasy, même si cet aspect en particulier reste relativement marginal. Ahmed possède en effet un talent particulier en lien avec le surnaturel qui lui sera révélé au cours de la conquête, mais c’est loin d’être un élément déterminant du récit. La reconstitution historique, elle, est d’ampleur et nous permet de plonger dans une époque finalement assez mal connue de l’histoire de l’Espagne. L’autrice se fonde de toute évidence sur une documentation sérieuse et fournie, sans pour autant en faire trop en multipliant par exemple les notes de bas de pages ou les termes techniques. Certes, un lexique est mis à disposition en fin d’ouvrage, mais les renvois ne sont pas systématiques et sa consultation n’est absolument pas nécessaire à la bonne compréhension du récit. Pour ma part, j’ai adoré découvrir les coulisses et les enjeux de l’avancée musulmane vers l’ouest, ainsi que la façon dont l’administration omeyyade gère les terres et les peuples nouvellement conquis. On en apprend notamment beaucoup sur les tribus berbères du Maghreb, qu’il s’agisse de leur farouche résistance à la conquête musulmane (illustrée par la figure emblématique de la Kahina), mais aussi de leur mode de fonctionnement, de leurs croyances, ou encore des conflits internes qui les divisent. La représentation faite du monde chrétien côté péninsule est toute aussi soignée et nuancée, si bien que la rencontre fracassante entre ces deux mondes si différents n’aboutit pas à la diabolisation de l’un et l’idéalisation de l’autre, mais est au contraire présentée comme une chance et un enrichissement respectif. On trouve ainsi des personnages attachants et talentueux des deux côtés du conflit, et il en va de même pour les lâches ou les traîtres, ce qui permet de renforcer subtilement le message de tolérance et d’ouverture qui transparaît de manière sous-jacente pendant toute la lecture. Parmi les autres thèmes explorés ici par Aurélie Luong figure également l’amitié, sublimée ici par la relation entretenue entre Tariq et Ahmed. Une relation bouleversante, faite de non-dits, de culpabilité, mais surtout d’énormément d’amour, et que l’autrice parvient à développer sans jamais tomber dans l’écueil de la mièvrerie ou de la naïveté.

Une belle galerie de personnages et un duo bouleversant
Le charme du roman tient donc en grande partie à ses personnages, à commencer par Ahmed qui fait ici office de narrateur et pour lequel il est difficile de ne pas éprouver une profonde affection. Une affection parfois soumise à rude épreuve, son amitié pour Tariq le poussant à tout sacrifier ou à commettre des actions d’une violence insupportable. Les personnes qui gravitent autour de lui permettent toutefois à notre héros de ne pas s’égarer trop loin, et ces derniers s’avèrent tous aussi attachants et profonds que le duo principal. C’est le cas de l’aide de camp d’Ahmed, un jeune garçon plongé brutalement dans l’univers de la guerre, avec tout ce qu’elle a de plus sale et de plus atroce mais qui fera montre jusqu’au bout d’une loyauté sans faille. C’est aussi le cas de cette femme déguisée en homme qui apprend à Ahmed à user de son don et tient à tout prix à garder une liberté chèrement gagnée. C’est aussi le cas de personnages que l’on croise peu de temps mais qui laissent malgré tout une marque indélébile dans l’esprit des lecteurs, de la jeune femme que notre héros s’est résolu à abandonner pour suivre Tariq, en passant par leur supérieur omeyyade dont ils redoutent la colère et qui pourrait bien signer leur perte, sans oublier un médecin, un poète, un chef de guerre ou encore un allié chéri mais pourtant trahi. Aurélie Luong convoque ici une galerie de personnages convaincants car tous en nuances de gris, chacun avançant avec ses fantômes, ses erreurs et ses ambitions, et c’est cette complexité qui les rend aussi réaliste. On retrouve ce même goût pour la nuance dans la représentation qui est faite ici de la guerre, aspect déjà très présent dans le précédent roman de l’autrice « Quand vient la Horde ». Le roman alterne en effet ici entre des scènes épiques particulièrement belles, faites de charges de cavalerie héroïques ou de discours enflammés, et d’autres qui mettent au contraire en lumière toute l’horreur de la guerre et les traces indélébiles qu’elle laisse sur les corps mais aussi et surtout les esprits. La tactique occupe également une place déterminante dans cette campagne, ce qui permet de sans arrêt surprendre le lecteur par des manœuvres audacieuses et inattendues, qu’elles viennent d’un camp comme de l’autre. La conclusion du roman est à l’image de celui-ci, pleine d’émotion mais très juste, et c’est avec un mélange de nostalgie et de profonde satisfaction que l’on referme finalement ce livre.
Pari réussi pour Aurélie Luong qui signe avec « L’envol des sables » un deuxième roman largement à la hauteur du précédent s’inscrivant cette fois dans le registre de la fantasy historique. Consacré à la conquête de la péninsule ibérique au VIIIe siècle par les tribus berbères sous contrôle omeyyade, le récit transporte grâce à la qualité de sa reconstitution historique, séduit par la portée de son message et bouleverse en raison de ses personnages, à commencer par ce duo de frères d’arme à l’amitié magnifiquement sublimée. Bref, ils et elles ne sont pas nombreuses celles et ceux qui parviennent à se hisser à la hauteur de Guy Gavriel Kay dans ce registre : Aurélie Luong est de ceux-là.
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