Fantasy

Ici et seulement Ici

Titre : Ici et seulement Ici
Auteur/Autrice : Christelle Dabos
Éditeur : Gallimard (Pôle fiction)
Date de publication : 2023 (avril)

Synopsis : Par-dessous la peinture, le plâtre et le ciment, à l’intérieur des murs, au fond de l’invisible, je perçois quelque chose que j’arrive pas encore à nommer, quelque chose de foutrement féroce qui habite le bâtiment tout entier et qui me rentre dans les os. Qui fera bientôt partie de moi. Ici ne ressemble à nulle part. Ici n’obéit qu’à ses propres règles. Ici, il y a des Bas, des Hauts, des pairs et des impairs. Et quoi qu’il arrive, tout le monde passe par Ici.

Un établissement aux règles étonnantes… et dangereuses

Révélée en 2013 par le premier tome de « La Passe-miroir », une série de fantasy originale et inventive au succès retentissant, Christelle Dabos revient ici avec un court roman qui, une fois encore, sort de l’ordinaire. Dans « Ici et seulement ici », l’autrice met en scène un établissement scolaire qui accueille chaque jour des centaines et des centaines d’adolescents et adolescentes qui défilent devant des professeur.es plus ou moins investis. Cet établissement en particulier obéit toutefois à des règles qui paraissent pour le moins étranges aux lecteurs, mais qui ne font pas ciller les personnages qui doivent composer avec puisqu’ils semblent les trouver parfaitement normales. On apprend par exemple que, dans certaines classes au nombre impair, on désigne parmi eux un pouilleux, autrement dit un bouc émissaire chargé d’attirer sur lui toute l’animosité de ses camarades. Ici c’est Pierre qui a tiré le mauvais numéro, mais ce dernier s’est tellement attaché à son rôle que plus rien ne semble pouvoir l’en détacher, même une véritable amitié. Dans d’autres classes, les élèves sont répartis par paire, avec un Haut et un Bas, comprenez un dominant et un dominé, qui se fait racketter à heure fixe et est prié de faire les leçons de son Haut. Cette classe comporte aussi un prince, un élève que personne n’a le droit de regarder, pas même les professeurs, et qui fait la pluie et le beau temps au sein de l’établissement. Guy a de la chance, il fait partie des Hauts. Ou du moins il en avait, avant d’être appareillé avec Sophie, une nouvelle qui ne semble pas désireuse de se soumettre aux lois d’Ici, et encore moins celles du prince. Toutes ces règles étranges, Iris, elle, les intègre très vite après son arrivée, terrifiée à l’idée d’être remarquée, en bien comme en mal. Mais en cherchant à tout prix à rentrer dans le moule, à se confondre avec les autres, on finit par y laisser quelque chose. Madeleine, au contraire, a enfin découvert ce qui va lui permettre de se distinguer et embrasse pour se faire une carrière de gourou. Bref, Ici est un établissement qui n’a rien à voir avec ceux qui accueillent chaque jour notre jeunesse. Ou bien si ?

Portrait touchant et glaçant de l’adolescence

Le roman est court (un peu plus de deux cent pages) mais on ne ressort pas indemne du voyage auquel nous convie Christelle Dabos. L’autrice se distingue encore une fois par son originalité, mettant en scène un petit monde étrange mais cohérent avec lequel il faut prendre le temps de se familiariser. On fait immédiatement le lien entre les règles farfelues d’Ici et ce que peuvent vivre des adolescents dans leur établissement scolaire et la métaphore est sacrément bien trouvée. Sous couvert de fantasy, l’autrice nous parle aussi bien de harcèlement scolaire que de la difficulté à trouver sa place dans un groupe, mais aussi du poids des injonctions à la norme qui pèsent sur les adolescent.es. Autant de sujets qui sont régulièrement abordés dès lors qu’il est question de cette tranche d’âge, mais que l’autrice choisit ici de ne pas aborder de front, ce qui lui permet de traiter le sujet avec plus de finesse. Le récit souligne efficacement les difficultés liés à cet âge de la vie en se gardant bien de tout jugement, pointant du doigt la violence insoutenable qui régit parfois les interactions entre ados mais portant aussi un regard plein de tendresse sur ces personnages en souffrance qui font finalement de leur mieux avec ce qu’ils ont. Pierre aussi bien que Guy, Madeleine ou Iris se retrouvent en effet confrontés à des choix complexes et des conflits de loyauté, pris en étau entre la pression du groupe et de la norme, et celle de leurs valeurs ou de leurs amitiés passées. La brièveté des chapitres et l’alternance permanent entre les différents points de vue donnent au récit un caractère légèrement addictif, renforcé par la curiosité éprouvée pour les excentricités de cet établissement où chaque classe possède ses propres règles, où des élèves invisibles marchent au plafond et où un club secret est persuadé que la fin du monde est proche. C’est parfois drôle, souvent violent, mais toujours juste, l’autrice ne tombant pas dans l’un ou l’autre des écueils consistant à idéaliser ou dénigrer la jeunesse dont elle cherche au contraire à exposer tant les failles que la résilience.

Après « La Passe-Miroir », Christelle Dabos signe avec « Ici et seulement ici » un très bon roman court mettant en scène un établissement scolaire fantasmé dans lequel les élèves obéissent à la lettre à des règles plus farfelues mais aussi plus dangereuses les unes que les autres. L’autrice nous offre ici de beaux portraits d’adolescent.es qu’elle dépeint avec tendresse tout en exposant crûment la violence à laquelle ils peuvent être confrontés ou dont ils peuvent être eux-mêmes les auteurs. Un roman coup de poing original que je vous recommande !

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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