Science-Fiction

La Pilule, suivie de Big Girl

Titre : La Pilule, suivie de Big Girl
Auteur/Autrice : Meg Elison
Éditeur : Goater
Date de publication : 2022 (août)

Synopsis : Une pilule miracle permettant d’avoir un corps de rêve pour le reste de sa vie apparaît sur le marché. Les gens qui la prennent expulsent tout leur gras et leur excédent de peau grâce à leurs excréments et ce dans d’atroces souffrances. 10 % des gens en meurent, dont le père de la narratrice. Malgré cette tragédie, tout le reste de sa famille, obèses comme elle, en prend. Petit à petit, ce traitement se diffusant, les personnes en surpoids deviennent rares, puis illégales. Les corps se normalisent et se ressemblent. La narratrice, devenue une paria, vit recluse. Sa différence peut-elle s’avérer être un trésor rare et précieux ? C’est par cette nouvelle que débute ce recueil. La suivante, « Big Girl », met en scène la vie d’une géante qui apparaît au milieu de la baie de San Francisco. Un baiBé tout à fait incroyable. S’ensuit quelques autres nouvelles, sur la taille, le poids, la place des femmes dans la société, entrecoupées d’un essai et d’une interview par Terry Bisson.

Une pilule magique

Meg Elison est une autrice que j’ai découvert récemment par le biais de son roman « Le livre de la Sage-femme sans nom », et l’expérience a été si enthousiasmante que j’ai eu envie de poursuivre avec ce petit recueil, toujours édité chez Goater. L’ouvrage se compose de six nouvelles (dont « La Pilule », qui a obtenu en 2021 le prix Locus de la meilleure novella), ainsi que d’une interview de l’autrice dans laquelle elle revient sur son parcours, son imaginaire et les sujets qui lui sont chers. Comme avec « La Sage-femme sans nom », j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ces textes (preuves indéniables que Meg Elison est manifestement aussi à l’aise avec le format long que le format court), et j’ai particulièrement été sensible à la façon dont elle aborde la question de notre rapport au corps. Dans « La pilule », l’autrice met ainsi en scène une jeune femme obèse dont la mère va s’inscrire pour participer à une expérimentation révolutionnaire pour perdre du poids. Habituée aux lubies de sa mère, notre héroïne ne va dans un premier temps pas y prêter attention, jusqu’à ce qu’un matin, après une nuit de cauchemar à l’avoir entendu hurler toute la nuit, elle retrouve sa mère avec une trentaine de kilos en moins. Cette fois c’est sûr, cette nouvelle pilule miraculeuse fonctionne vraiment ! Aussitôt c’est la ruée : tout le monde veut son petit comprimé pour perdre les nombreux (ou les quelques) kilos en trop. Et tant pis si le procédé se révèle être extrêmement humiliant, douloureux et qu’une personne sur dix trouve la mort au cours du traitement. Si notre héroïne est bien résolue à ne jamais en passer par cette extrémité et à garder son corps intact, ce n’est pas le choix de la quasi totalité de la population mondiale, cédant à la tentation de rentrer à jamais dans une talle 34. Très vite, les corps s’uniformisent, la minceur devenant non plus seulement une norme mais même une obligation. Au point que des mesures de discriminations se mettent peu à peu en place pour inciter les récalcitrants à rentrer dans le rang et abandonner leurs bourrelets.

Interroger notre rapport au corps et à la minceur

Cette nouvelle est une véritable réussite et interroge le rapport que nous entretenons avec notre propre corps, mais aussi la façon dont nous considérons les corps gros, sans oublier la pression que la société fait peser sur les individus pour qu’ils se conforment à la norme. C’est fait avec beaucoup d’humour grinçant, un ton cash et des phrases crues, mais c’est efficace et on ressort de cette lecture à la fois effrayé, amusé mais aussi consterné de réaliser que cette dystopie n’est en fait pas si éloignée que cela de la réalité. L’héroïne, de par son refus de se conformer à cette injonction de minceur est très attachante et, alors qu’elle est à deux doigts de se voir renier jusqu’à son humanité, se révèle finalement être le personnage le plus humain du récit. La nouvelle suivante « Big Girl » met en scène une adolescente devenue géante et retrouvée, errante, dans la baie de San Francisco. L’autrice imagine le traitement médiatique de l’affaire ainsi que la réaction de l’opinion publique face à cette colosse nue, plantée au milieu de l’océan. On retrouve le même humour noir que dans « La Pilule », avec cette fois encore une volonté de mettre en scène un autre type de corps que le traditionnel mannequin de quarante kilos, tout en dénonçant le regard porté par les hommes et la société tout entière sur le corps des femmes (enfants comme adultes). Parmi les autres textes présent au sommaire on trouve également « El Hugé », nouvelle très courte racontant la confrontation épique entre trois adolescents et une citrouille géante, ou encore « Tripes », un récit qui ressemble par bien des aspects à « La Pilule » mais en plus court et reposant sur un procédé légèrement différent.

Questionner la société

La nouvelle « Un tel peuple », elle, met en scène un futur dystopique dans lequel les individus vivent dans une société de l’hyper contrôle et où toute personne jugée déviante est immédiatement déportée. On y suit un homme dont la femme a justement été déplacée, et on découvre comment cette société totalitaire conditionne le moindre aspect de sa vie, de sa façon de se soigner à celle d’interagir avec ses amis. Le résultat est glaçant et les zones d’ombre laissées volontairement par l’autrice viennent accentuer davantage le sentiment de malaise et d’effroi qui monte peu à peu à la lecture cette nouvelle. Enfin dans « Emportée par Autant en emporte le vent », l’autrice relate sa relation à cette œuvre emblématique et la façon dont son regard sur ce livre a évolué au fur et à mesure qu’elle a pris conscience de la dimension fondamentalement raciste de l’œuvre. Un texte très intéressant et qui met en lumière un phénomène qui parlera à tous les amateurs de littérature : relire un livre que l’on a aimé plus jeune, c’est aussi se redécouvrir soi-même et prendre conscience du fossé qui nous sépare aujourd’hui de notre moi d’alors. « Relire est une façon de rencontrer vos anciens vous-mêmes, rangés avec soin entre les pages comme les fleurs du printemps et les feuilles d’automne séchées. Le dernière fois que vois avez parcouru cette histoire, vous étiez quelqu’un d’autre. » J’ai trouvé ça à la fois très beau mais aussi très instructif.

« La Pilule, suivi de Big Girl » est un excellent recueil qui permet de se familiariser à travers six nouvelles avec la plume de Meg Elison et ses sujets de prédilection. Le rapport que nous entretenons avec notre corps, ainsi que la façon dont la société regarde les corps différents, sont ici au coeur de la plupart des textes. D’autres mettent en scène une société totalitaire, d’autres encore des violences infligées à une adolescente sous presque de son anormalité, et certaines nous invitent à relire nos œuvres fétiches sous le prisme du racisme et de la violence de classe. Si vous n’avez pas encore découvert Meg Elison, je ne peux que vous encourager à lire ce recueil, et à vous plonger ensuite dans son premier roman, « Le livre de la Sage femme sans nom » : une pépite !

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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