Fantastique - Horreur

Chanter le silence

Titre : Chanter le silence
Auteur/Autrice : Cassandra Khaw
Éditeur : Argyll (collection RéciFs+)
Date de publication : 2025 (novembre)

Synopsis : Deacon James est un bluesman hanté par sa musique et la mort de son père. Lorsque sa route croise celle de John Persons, un type qui prétend que le musicien abrite dans sa tête quelque chose de dangereux, il choisit de l’ignorer. Mais voilà qu’à un concert, son saxophone n’invoque pas seulement les hourras du public d’Arkham, mais aussi des visions de cauchemar. Pourchassé, Deacon prend ses jambes à son cou et tombe sur une jeune fuyarde, infectée par le même mal que lui. Tandis qu’ils tentent de quitter Arkham ensemble, la chanson dans la tête de Deacon gagne en force. Il sait que, bientôt, il ne pourra plus l’ignorer…

Ambiance lovecraftienne…

Après Katia Lanero Zamora, Mu Ming ou encore Margaret Killjoy, c’est au tour de Cassandra Khaw de rejoindre la collection « RéciFs + » d’Argyll avec deux titres : « Briser les os » et « Chanter le silence ». La novella met en scène un homme, Deacon James, un bluesman qui arpente les États-Unis du début du XXe pour proposer sa musique à celles et ceux qui veulent l’entendre. Son passage à Arkham ne va cependant pas se passer comme d’habitude. D’abord parce qu’il devait se produire sur scène avec son père, et qu’il vient tout juste de le mettre en terre. Ensuite parce que, dans un coin de sa tête, monte une petite musique lancinante qui l’attire autant qu’elle le terrifie. Car lorsqu’il la laisse sortir, celle-ci lui procure un grisant sentiment de délivrance, mais aussi des visions de cauchemars lui ouvrant les portes d’un monde rempli d’horreurs et de créatures lovecraftiennes. Poursuivi par un homme mystérieux qui semble savoir ce qui lui arrive mais ne lui inspire aucune confiance, Deacon James cherche à tout prix à échapper à cette menace encore larvée tout en faisant face aux dangers (bien réels, eux aussi) auxquels l’expose une Amérique profondément raciste et violente. On retrouve ici le personnage central de « Briser les os » qui, bien que n’occupant ici qu’un rôle secondaire se révèle déterminant pour la résolution de l’intrigue, aussi aurais-je tendance à vous conseiller de commencer par cette autre novella pour mieux comprendre son rôle et ses objectifs (même si « Chanter le silence » est parfaitement compréhensible et appréciable sans).

… dans l’Amérique raciste des années 1920

La novella est courte et s’inscrit dans une désormais longue tradition d’auteurs et d’autrices avides de se réapproprier l’univers lovecraftien en le modernisant ou le questionnant. On peut ici faire le rapprochement avec « La ballade de Black Tom » de Victor Lavalle qui proposait lui aussi de revisiter l’atmosphère et le bestiaire du maître du fantastique mais en pointant du doigt certains aspects bien particuliers de son œuvre (comme par exemple son racisme omniprésent). La démarche est certes moins frontale ici, mais on retrouve tout de même une volonté affichée de mêler certaines des caractéristiques de l’imaginaire de Lovecraft (créatures tentaculaires, monstres anciens qui rôderaient en périphérie de notre réalité…) et des problématiques plus actuelles comme celle des discriminations raciales. Le texte est intriguant, l’ambiance poisseuse et inquiétante, si bien que le sentiment d’horreur qui étreint peu à peu le protagoniste se révèle hautement communicatif. Certaines scènes sont vraiment dérangeantes et évoquent à demi-mots des violences et des souffrances indescriptibles. J’ai vraiment été bluffée par la capacité de l’auteurice à parvenir à retranscrire toute la palette d’émotions qui traverse les personnages ainsi que leur souffrance, le tout sans jamais évoquer de façon explicites les violences qu’ils ont enduré. Ce jeu sur l’implicite, Cassadra Khaw s’y livre beaucoup tout au long du récit dès lors que l’horreur naît d’un comportement humain, alors qu’iel se montre au contraire très cash et très descriptive lorsqu’il s’agit d’évoquer les horreurs surnaturelles qui se tapissent dans notre réalité. C’est ce fragile équilibre qui rend la lecture si particulière et originale, même si ce n’est pas sans se révéler éprouvant.

Avec « Chanter le silence » (ainsi qu’avec « Briser les os »), Cassandra Khaw signe une arrivée remarquée sur la scène de l’imaginaire français en mêlant inspirations lovecraftiennes et enjeux de société plus actuels comme le racisme ou les violences faites aux enfants. Il en résulte une novella dans laquelle se mêlent fascination et dégoût et qui joue astucieusement sur l’implicite pour mieux toucher les lecteurices. Une lecture coup de poing (à ne peut être pas mettre entre toutes les mains…).

Autres critiques : </b?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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