Récit contemporain

L’Odyssée d’Hakim, tomes 1, 2 et 3

Titre : L’Odyssée d’Hakim
Série : L’odyssée d’Hakim, tomes 1, 2 et 3
Auteur : Fabien Toulmé
Éditeur : Delcourt (Encrages)
Date de publication : 2016 / 2019 / 2020

Synopsis : L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour devenir « réfugié » . Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être.L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.Une série lauréate du Prix Franceinfo de la Bande Dessinée d’Actualité et de Reportage.

Je dédie ce livre aux migrants disparus avant d’avoir pu trouver leur refuge.

Dans les pas d’un migrant

Selon Amnesty International, on compte aujourd’hui plus de 22 millions de personnes réfugiées dans le monde. Parmi eux, beaucoup fuient un pays en guerre ou des persécutions, et trouvent refuge dans des états frontaliers de leur lieu d’origine (Jordanie ou Liban dans le cas de la Syrie, Soudan ou Éthiopie dans le cas de l’Érythrée…). Le nombre de réfugiés accueillis par les pays riches est, quant à lui, dérisoire, n’en déplaise aux partisans du « grand remplacement » et à ceux qui estiment que la France se montre déjà suffisamment généreuse comme ça avec les étrangers. Mais qui sont-ils, au fait, ces réfugiés à qui on colle une étiquette très générique et à propos desquels la classe politique s’écharpe violemment depuis des années ? C’est pour tenter de répondre à cette question et remettre l’humain au centre de la problématique que Fabien Toulmé, dessinateur ayant déjà publié plusieurs bandes dessinées très touchantes comme « Ce n’est pas toi que j’attendais » ou « Les deux vies de Baudouin », s’est lancé en 2016 dans l’écriture d’une BD consacrée au parcours de l’un de ces réfugiés : Hakim. Le voyage de ce dernier s’étant révélé bien plus complexe et mouvementé que prévu, cette rencontre entre les deux hommes donnera finalement lieu, quatre ans plus tard, à trois gros romans graphiques qui retracent le périple entrepris par Hakim depuis la Syrie jusqu’à la France, en passant par le Liban, la Jordanie, la Turquie, la Grèce ou encore la Hongrie, le tout avec son petit garçon de deux ans et demi, Hadi. On retrouve dans ces trois volumes tout ce qui fait le charme et la marque de fabrique de Fabien Toulmé : des dessins épurés et extrêmement simples et qui rendent pourtant merveilleusement compte de l’émotion des personnages, de l’humour qui vient apaiser de temps à autre l’ampleur du drame, et surtout une sensibilité particulière qui provoque l’attendrissement immédiat des lecteurs pour les héros de ses histoires. De part son sujet, « L’odyssée d’Hakim » se révèle toutefois bien plus bouleversant que les précédentes œuvres de l’auteur et permet de prendre douloureusement conscience de l’injustice et de la souffrance insoutenable dont sont victimes ces personnes ayant quitté leur pays et qui, pour beaucoup, se noient avant d’atteindre leur destination ou s’entassent aux frontières dans des camps insalubres dans lesquels leur qualité d’humain leur est tout simplement niée.

C’est fou, quand même, ce qu’il nous arrive… Et tous ces Européens qui s’imaginent qu’on est des miséreux qui viennent pour gagner de l’argent et prendre leur emploi. Les miséreux, ils n’ont pas le choix, ils restent en Syrie et ils se prennent des bombes sur la tête.

De la Syrie à la Turquie

Chacun des trois tomes se focalise sur une partie du périple d’Hakim si bien que l’ambiance y est sensiblement différente. Le premier volume est essentiellement consacré à la vie d’Hakim en Syrie. Une vie toute à fait ordinaire et qu’on pourrait parfaitement imaginer être la notre : Hakim est très proche de sa famille, vient de s’acheter un appartement et de monter sa propre entreprise (une pépinière), sort avec ses amis… Et puis éclate la guerre civile : suite à des manifestations visant à réclamer plus de liberté, les Syriens contestataires sont impitoyablement réprimés par le régime de Bachar Al-Assad. Très vite, un climat de peur s’installe sur le pays tandis qu’arrestations arbitraires, fusillades et raids menés par des groupes armés se multiplient. Bien que s’étant tenu à l’écart des manifestations, Hakim sera arrêté par les autorités pour avoir aidé à transporter des blessés après que la police ait tiré sur la foule juste au pied de son immeuble. Torturé, enfermé sans qu’aucun de ses proches ne soit averti de son sort, il sera finalement relâché au bout de quelques jours grâce à l’intersession d’un client influent. Pour lui comme pour sa famille, il est désormais certain que le jeune homme n’est plus en sécurité en Syrie et qu’il doit partir. Ce ne doit, d’abord, n’être qu’un départ temporaire : Hakim trouve refuge chez l’un de ses amis, d’abord au Liban, puis en Jordanie. Mais, très vite, la vie là-bas devient insoutenable en raison de l’afflux massif de réfugiés provenant des zones en guerre qui rend la population locale de plus en plus hostile aux Syriens tout en rendant quasiment impossible la possibilité de trouver un travail. L’exil d’Hakim se poursuit donc en Turquie, où la situation s’avérera être la même, à la différence près que le jeune homme y rencontrera sa femme, Najmeh, Syrienne en exil, comme lui. Ce premier tome se révèle évidemment bouleversant et on s’attache immédiatement au personnage d’Hakim, jeune homme généreux et débrouillard peu à peu gagné par la lassitude puis le désespoir face à l’inextricabilité de sa situation. Loin du stéréotype du réfugié ayant fui son pays par désœuvrement et cherchant à profiter des pays riches, le parcours d’Hakim nous rappelle durement que, derrière chaque réfugié se cache une tragédie et des individus ne désirant qu’une chose : retourner dans leur pays et retrouver leur famille.

Parmi les gens qui étaient là, l’essentiel étaient des Syriens, mais il y avait aussi des Afghans, des Irakiens, des Iraniens… J’ai commencé à faire le tri de mes affaires. J’ai gardé tout ce qui concernait Hadi, et les documents officiels et l’argent. Et j’ai laissé tout ce qui m’appartenait. Ensuite j’ai fait enfiler la bouée et les brassards à Hadi, avant de mettre mon gilet de sauvetage. Mon dieu ! Qu’est ce que j’étais en train de faire !

De la Turquie à la Grèce

Le second tome est, chose que je n’aurais pas cru possible, encore plus éprouvant que le précédent, puisqu’il est consacré au passage d’Hakim de la Turquie à la Grèce, et donc à la traversée de la Méditerranée. Après des mois de galère et de misère, Najmeh se voit offrir la possibilité de gagner la France grâce à son père, qui lui assure que, une fois sur place, il lui sera facile de faire ensuite venir son mari et le fils qu’ils viennent d’avoir, le petit Hadi. Seulement la procédure prend du temps et est sans cesse repoussée tandis qu’Hakim, qui ne peut plus travailler puisqu’il se retrouve seul avec son fils, voit ses économies fondre au point de risquer de se retrouver à la rue. Alors un jour, il décide de partir : « Tu sais, Hadi, on va partir en voyage, un très grand voyage pour retrouver maman. ». Difficile de retranscrire l’émotion qui assaille le lecteur à la vision de ce père et de ce petit garçon lancés sur les routes, sans savoir à qui se fier ni comment procéder pour gagner l’Europe. Grâce au témoignage d’Hakim, Fabien Toulmé nous expose tous les détails de son périple, sans rien omettre des détails les plus pragmatiques ou les plus durs : la recherche d’un passeur, la nécessité de lui faire confiance sans avoir aucune idée de sa fiabilité, la difficulté de trouver un refuge dans les zones où s’entassent des milliers de candidats au départ, les problèmes liés au fait de voyager avec un bébé (trouver de l’eau pour le biberon, trouver des couches, le maintenir au chaud…). Et puis il y a, surtout, la scène de la traversée de la Méditerranée qu’on lit avec autant d’horreur que d’émotion et sur laquelle je ne m’étendrais pas tant il est essentiel de la découvrir par soi-même. Cette fois encore Fabien Toulmé bat en brèche tous les clichés sur ces soi-disant inconscients qui risquent la vie de leur famille dans la traversée : Hakim est bien conscient du risque qu’il fait prendre à son fils, doute en permanence du bien fondé de sa décision et ressasse sans cesse avec un désespoir grandissant la succession d’événements qui l’ont conduit lui, Syrien tout à fait ordinaire avec une bonne situation, a se retrouver sur un bateau qui prend l’eau au milieu de la Méditerranée avec ce qu’il a de plus précieux.

Un matin, à la garde de Budapest, ils ont affrétés deux trains. L’un pour l’Allemagne, l’autre pour l’Autriche. Quand ils l’ont annoncé, ça a été la ruée, tout le monde voulait monter, d’autant qu’ils acceptaient même les gens sans ticket. Moi j’ai réussi à trouver une place. J’étais soulagé. Le train a roulé peu de temps puis s’est arrêté près de la frontière, mais toujours en Hongrie. En fait ils voulaient nous mettre dans des camps. C’était juste un piège pour vider la gare. 

De la Macédoine à la France

Le troisième opus est, lui aussi, particulièrement éprouvant puisqu’il est consacré au voyage d’Hakim depuis la Grèce vers la France, où l’attend sa femme. Là encore l’auteur bouleverse en racontant par le menu l’avancée du jeune homme et la difficulté des choix qui s’offrent à lui. Car loin de s’améliorer sur le territoire européen, la situation d’Hakim et Hadi ne fait au contraire qu’empirer, le paroxysme étant atteint en Hongrie où, parqués dans des camps, les réfugiés attendent dans des conditions de vie atroces que les autorités procèdent à leur enregistrement, procédure qui les contraint à demander l’asile en Hongrie quant la plupart d’entre eux souhaitent rejoindre un membre de leur famille dans un autre pays européen. Sur sa route, Hakim rencontrera de tout : des âmes bienveillantes qui lui offriront leur aide par simple gentillesse (un vieil homme croisé sur le pas de sa porte et qui lui fait don des couches de son petit-fils, les bénévoles de la Croix rouge qui lui fournissent le minimum pour prendre soin de fils…) et puis des individus sans scrupules ou empathie, qu’il s’agisse de profiteurs se faisant de l’argent sur la misère des réfugiés, ou de citoyens ordinaires qui pestent contre ces « parasites » qui envahissent leur pays et s’en vont les dénoncer aux autorités. Au fil de l’avancée d’Hakim et son fils, on perd ou retrouve tour à tour foi en l’espèce humaine, et cet ascenseur émotionnel constant met la sensibilité du lecteur à rude épreuve. D’autant que Fabien Toulmé ne se contente pas de parler d’Hakim mais détaille aussi, grâce à son témoignage, le parcours des nombreux compagnons d’infortune croisés par le jeune homme au cours de son périple et auxquels on s’attache rapidement, qu’il s’agisse de cette famille syrienne avec laquelle il vivra quelques uns de ses pires moments, ou de ces jeunes hommes qui l’invitent à prendre place près de leur feu pour réchauffer son fils dans un gigantesque camp de migrants à ciel ouvert. On découvre ainsi une autre facette du périple des migrants : la solidarité et l’entre-aide que se témoignent les exilés et qui permettront souvent à Hakim et son fils d’adoucir la précarité de leur situation. Quant bien même on sait dès les premières pages du premier tome que l’odyssée d’Hakim s’achèvera positivement et que lui et son fils parviendront effectivement à retrouver sa femme, on ne peut s’empêcher de tourner les pages avec angoisse, rongé par l’inquiétude de ce qui pourrait arriver et animé par une saine colère à la lecture de la manière dont sont traités ces hommes, femmes et enfants en Europe.

Avec ces trois volumes qui retracent l’odyssée d’Hakim, Fabien Toulmé signe une bande dessinée coup de poing qui permet de montrer la réalité de l’exil auquel sont réduits tous ces gens qui ont fuit la guerre, la répression ou la misère et qui cherchent à atteindre l’Europe. Bouleversante et éprouvante mais néanmoins nécessaire, la lecture de cette œuvre permet de redonner un visage humain à ces hommes, femmes et enfants qu’on regroupe nonchalamment sous l’étiquette générique de « migrants », et de faire comprendre que, loin des peurs agitées par l’extrême-droite et des stéréotypes véhiculés sur ces « étrangers qui viendraient nous prendre le pain de la bouche », ces derniers avaient souvent une vie proche de la notre dans leur pays et continuent d’avoir des aspirations similaires aux nôtres : vivre dans leur pays, entouré de ceux qu’ils aiment, en sécurité. Une lecture indispensable et une belle démonstration de ce que peut l’art pour faire réfléchir et avancer la société.

Autres critiques :  ?

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

2 commentaires

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