Le cycle de Mithra [Intégrale]

8 juillet 2019 8 Par Boudicca

Titre : Le cycle de Mithra [Intégrale]
Auteur : Rachel Tanner
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2019

Synopsis : VIIIe siècle après Jésus-Christ : le culte de Mithra est devenu la religion officielle de l’Empire romain, et les autres cultes, dont celui de la petite secte chrétienne, sont férocement réprimés. Mais les mécontents s’agitent : peuples germaniques en révolte, Armoricains jaloux de leur autonomie, tribus helvètes bien décidées à interdire l’accès à leurs montagnes… À Vindossa – jardin d’Éden protégé du monde extérieur – Ygrène, une puissante magicienne, s’efforce de rassembler les ennemis de Rome. Il ne manque qu’une étincelle pour mettre le feu aux poudres, et elle viendra de Judith de Braffort, fille d’un noble armoricain, envoyée à Vindossa par un dieu assez mystérieux. À Rome pourtant, alors que les légions se mettent en marche pour écraser toute résistance, la vie continue, entre jeux du cirque et chasse aux hérétiques, complots politiques et menaces diverses.

 

Soudain, un frémissement parcourut les eaux du lac, des ombres mouvantes dessinèrent des images spumeuses. Ygrene sentit le pouvoir affluer autour d’elle. Contrôlant sa respiration, elle ferma les yeux et se mit à fredonner une mélodie répétitive. Il n’existait pas beaucoup de magiciens capables de maîtriser la clairvoyance, mais Ygrene faisait partie du nombre. Elle ralentit les battements de son cœur, ancra sa vision intérieure, libéra sa pensée, jusqu’à ce que les images jaillissent avec la force d’une nuée ardente. Alors, à la manière des filida celtiques qui délivraient des oracles sur les futures batailles, elle sut qu’elle observait l’endroit où se tiendrait l’affrontement ultime. 

Publié il y a près de vingt ans, le diptyque de Rachel Tanner consacré à un empire romain uchronique dans lequel le mithriacisme aurait supplanté le christianisme était, depuis plusieurs années maintenant, devenu presque introuvable (les éditeurs des versions grand format et poche ayant cessé leurs publications). Ce n’est désormais plus le cas grâce aux éditions Mnémos qui ont décidé de reprendre le flambeau en rééditant dans une magnifique intégrale les deux volumes originaux (« L’empreinte des dieux » et « Le glaive de Mithra »), ainsi que cinq nouvelles situées dans le même univers et parues dans le recueil « Les sortilèges de l‘ombre ». Déjà très imposant, l’ouvrage a également été enrichi d’un certain nombre de bonus permettant de mieux appréhender l’œuvre de l’auteur (carte, chronologie, présentation historique…), le tout enrobé dans un superbe écrin (chapeau notamment pour la couverture réalisée par l’artiste malaisienne Qistina Khalidah a qui on doit récemment plusieurs couvertures chez le même éditeur).

L’empreinte des dieux

L’initiative de Mnémos tombe bien. Il aurait en effet été dommage de se priver de la découverte de ce diptyque original et bien écrit qui fait la part belle à l’histoire antique et médiévale. Nous sommes au VIIIe siècle après J.-C. et, outre le fait que l’empire romain ait survécu au-delà de la mort de Romulus Augustule, le changement majeur consiste en la relégation du christianisme au rang de simple secte tandis que le culte à mystère du dieu Mithra occupe la place de religion officielle de l’empire. Divinité orientale importée au sein du panthéon romain suite à l’expansion vers l’est de l’empire, Mithra a effectivement connu un grand succès chez les Romains, à commencer par les soldats, avant d’être finalement supplanté par le christianisme (celui-ci a d’ailleurs joué un rôle important dans la disparition de ce culte à mystère avec lequel il présentait des similarités troublantes). L’univers élaboré par l’auteur est bien conçu et captive rapidement le lecteur qui se plonge avec plaisir dans ces régions sauvages de Gaule et de Germanie où les anciens dieux arpentent encore le monde et s’inquiètent de l’hégémonie grandissante de ce dieu unique. Si l’auteur prend évidemment des libertés avec l’histoire, l’ouvrage fourmille malgré tout de détails historiques qui renforcent la cohérence de l’univers et facilitent l’immersion du lecteur dans cette époque brutale qui connaît de multiples bouleversements. C’est dans ce contexte que l’on fait la connaissance de Judith de Braffort, jeune femme originaire d’Armorique au caractère bien trempé, à laquelle on s’attache aisément et dont on suit avec intérêt les aventures. Et celles-ci ne manquent pas ! De son opposition à sa redoutable cousine Frédérique, à son initiation au côté de la magicienne Ygrène, en passant par sa rencontre mouvementée avec les légions romaines ou avec un certain Carolus Magnus, on peut dire que notre héroïne n’a pas de quoi s’ennuyer, et nous non plus ! Les scènes d’affrontements sont notamment assez impressionnantes, et ne sont pas sans rappeler ce que pouvait faire David Gemmell dans le même registre : les combats sont dépeints de manière efficace, presque cinématographique, et donnent à voir aussi bien l’horreur vécue par les combattants que leur exhalation lorsqu’ils se laissent porter par la frénésie du moment, donnant alors lieu à de beaux passages épiques.

Le glaive de Mithra

Le tome suivant se déroule après une ellipse de quelques années et met à nouveau en scène la magicienne Judith que l’on retrouve plus mûre, plus puissante, mais aussi plus amère. Ce second volume se distingue avant tout par un changement de décor bienvenu : oubliées les rudes terres de Gaule et de Germanie, cette fois, l’essentiel de l’intrigue se déroule directement dans la capitale de l’empire, menacée par l’arrivée imminente de la peste ainsi que par les manigances d’un puissant sorcier procédant à d’étranges rituels dans les catacombes de la ville. L’aspect historique prend ici le pas sur l’uchronie sans que cela ne gâche la lecture tant les aperçus de la vie quotidienne des habitants de cette Rome en plein bouleversement sont appréciables. Car c’est bien à une véritable promenade dans la cité antique que nous invite ici Rachel Tanner qui nous entraîne dans les bouges les plus infâmes de la capitale, avec ses bordels, ses tavernes et ses insulae décrépites, mais aussi dans les plus beaux quartiers, avec leurs villas cossues et leurs grandes avenues. L’un des moments les plus jouissifs reste sans aucun doute celui du Colisée qui devrait ravir les amateurs de « Gladiator » ou « Spartacus ». Pour ce qui est du reste, difficile encore une fois de s’ennuyer entre les manigances de cour, les jeux du cirque, les sacrifices humains, les ravages de la peste et j’en passe. On peut cela dit regretter que, parmi toutes les histoires qui s’entremêlent ici, ce soit finalement celle qui concerne notre héroïne qui soit la plus bancale : tout ce qui tourne autour de l’artefact magique est clairement de trop car beaucoup trop cliché et résolu trop abruptement. C’est peut-être cette légère faiblesse de l’intrigue qui explique que la magicienne soit un peu plus en retrait dans ce second volume qui met heureusement en scène toute une galerie de personnages secondaires très réussis, qu’il s’agisse du jeune Damien, ou encore de l’empereur Julien et de son épouse.

Les sortilèges de l’ombre

La dernière partie de l’intégrale regroupe cinq nouvelles situées dans le même univers et mettant en scène un certain nombre de personnages plus ou moins importants croisés au détour des aventures de Judith. La première, « Histoire d’Hiram le malchanceux », est présentée avec humour par l’auteur comme un conte de Noël, et c’est le cas d’une certaine manière puisqu’elle relate la première apparition du dieu Mithra qui coïncide dans le calendrier chrétien avec la naissance de Jésus. Le clin d’oeil est amusant mais le texte trop bref pour véritablement parvenir à captiver le lecteur. La nouvelle suivante, intitulée « Dardanus philopater », est consacrée au personnage éponyme croisé dans le second tome du cycle de Mithra. On retrouve pour l’occasion la ville de Rome dans laquelle l’auteur nous donne à nouveau un aperçu contrasté et renoue avec les horreurs tapies dans les catacombes. Un texte bien construit mettant en scène un personnage attachant, même si la chute est un peu trop abrupte. La nouvelle suivante (« Une journée à la Mamertine ») se déroule dans une prison romaine dans laquelle une magicienne doit être interrogée pour confesser ses crimes à l’encontre de la religion officielle de Mithra. Seulement le bourreau et la victime ne sont pas forcément ceux que l’on croît… Court mais efficace. Le texte suivant peut difficilement être qualifié de nouvelle étant donné sa brièveté : il s’agit plutôt d’un petit clin d’oeil à un autre personnage de la série dont on découvre l’origine du fanatisme (« Une vocation »). La dernière nouvelle est sans doute la plus réussie et avait déjà fait l’objet d’une autre publication dans l’anthologie « Magiciennes et sorciers » en 2010 (« In cauda venenum »). On y retrouve Judith tout juste après les événements relatés dans « Le glaive de Mithra », et il est cette fois question d’enchantement et de vengeance familiale. Le texte est bien rythmé et, si la chute est peut-être encore un peu trop rapide, l’ensemble reste de bonne facture et parvient à maintenir le lecteur en haleine.

Amateurs de fantasy et d’histoire antique, cette intégrale du « Cycle de Mithra » est faite pour vous ! C’est un vrai plaisir de plonger dans cette Europe uchronique remarquablement détaillée et mettant en scène soldats et barbares, empereurs et magiciennes, sans oublier anciens et nouveaux dieux. Si l’intrigue peut parfois paraître un peu maladroite, la qualité des personnages ainsi que celle de la reconstitution historique et des scènes de combat suffisent à le faire oublier au lecteur qui ne risque pas de s’ennuyer tant les romans foisonnent de péripéties et de rebondissements. Une belle découverte à côté de laquelle il serait dommage de passer.

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Dionysos (Le Bibliocosme) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Les Chroniques du Chroniqueur

Retour en haut