Pyramides

5 octobre 2018 10 Par Boudicca
Pyramides

Titre : Pyramides
Auteur : Romain Benassaya
Éditeur : Critic
Date de publication : 2018 (février)

Synopsis : 2182. À bord d’arches géantes, les humains fuient une Terre sur le déclin. Leur destination ? Sinisyys, une autre planète bleue découverte aux confins du système Eridani. Parmi ceux qui rêvent de la rejoindre, Éric et Johanna.Or, après avoir émergé du sommeil cryogénique, ils comprennent qu’ils n’ont pas atteint Sinisyys mais une structure artificielle si grande que l’esprit humain ne réussit même pas à en imaginer les limites. Où sont-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Éric, Johanna, et les autres colons, parviendront-ils à percer le mystère de l’artéfact labyrinthique puis à faire repartir le Stem III vers sa destination initiale ? Pour cet échantillon d’humanité au bord de l’extinction, débute alors un compte à rebours au final incertain !

Coup de coeur
 

Une faible chance de survie vaut mieux que pas de chance du tout.

Réconciliation inespérée avec le space-opera

Je sais que je vais sans doute me faire taper sur les doigts par certains de mes camarades blogueurs (un lutin et un dieu égyptien, pour ne pas les nommer…), mais le « space-opera » a, jusqu’à très récemment, toujours été un genre pour lequel je n’avais absolument aucun attrait. Brian K. Vaughan est heureusement arrivé il y a quelques années avec sa série de comics « Saga », et m’a fait découvrir quelques unes des merveilles que ce sous-genre de la SF pouvait receler. Et puis, Dionysos m’a dernièrement convaincu de lire « Pyramides », le dernier roman de Romain Benassaya paru chez Critic, et me voilà désormais pleinement réconciliée avec le space-opera (ce qui n’était pourtant vraiment pas gagné !). Le roman débute par une scène qui pose les bases d’un concept qui, à priori, n’a rien de bien original : les passagers d’un immense vaisseau spatial se réveillent après un temps indéterminé passé en stase. Sauf qu’en lieu et place de la nouvelle planète qu’ils étaient censés atteindre au terme de leur long sommeil, les voilà coincés au milieu de nul part. Les commandes du vaisseau baptisé le « Stern III » ne répondent plus, les appareils de repérage ne détectent rien, et surtout plusieurs indices laissent à penser que le sommeil des passagers a duré bien plus longtemps que les deux siècles prévus. Vraiment plus longtemps. Très vite, les différents membres du conseil chargés d’administrer l’arche et de représenter ses habitants vont se diviser sur la manière de gérer la crise. Pour certains, la priorité reste de comprendre où ils se trouvent afin de tout mettre en œuvre pour repartir et atteindre leur destination initiale. D’autres aspirent en revanche à consacrer tous les moyens possibles à bâtir un nouveau monde ici même, sur cette arche dont les ressources (correctement utilisées) devraient permettre de subvenir aux besoins de tout le groupe. Les deux théories se valent et le conseil va, pendant un temps, favoriser à tour de rôle l’un ou l’autre des deux camps qui font chacun des avancées significatives.

Un véritable huis-clos… dans l’espace !

Du côté des « Explorateurs » (ou des « Téméraires » pour leurs détracteurs), on découvre que le vaisseau est pris au piège d’un immense tunnel dont la dimension équivaut à celle de plusieurs galaxies et qui est traversée par d’étranges courants qu’il tarde à certains de comprendre. Du côté des « Bâtisseurs », on mise en revanche tout sur les Jardiniers, ces petites créatures insectoïdes implantées lors de la création du vaisseau dans ce qui tient lieu de forêt pour l’arche, et qui ont profité du très long sommeil des passagers pour évoluer en une espèce bien plus intelligente qu’à l’origine… L’auteur pose donc les bases d’une situation explosive qui ne tarde effectivement pas à dégénérer jusqu’à prendre des proportions dramatiques. La grande majorité du roman se déroule en huis-clos, même si les quelques missions d’exploration lancées par les Téméraires nous permettent de sortir quelque peu du vaisseau pour explorer le vide à la recherche des mystères qu’il peut receler. Impossible de ne pas se prendre au jeu tant le récit est immersif et bourré de rebondissements. Chaque chapitre comporte son lot de petits ou grands événements qui viennent chambouler la vie à bord du Stern III et vont faire pencher l’adhésion du lecteur tour à tour vers l’un ou l’autre des deux camps. L’auteur a en effet l’intelligence de ne pas chercher à nous faire prendre parti, et tente au contraire de nous prouver ce que chacune de ces visions radicalement différentes de la catastrophe peuvent avoir de bon ou de mauvais. Si l’évolution du conflit opposant les passagers du vaisseau suffit à lui seul à maintenir l’intérêt du lecteur en éveil, il est toutefois un autre aspect qui vient ajouter encore plus de sel au récit : le mystère du tunnel. Car là encore, l’auteur joue très finement avec le lecteur en lui donnant tout au long du roman, et de manière régulière, de nouveaux indices intéressants concernant le lieu d’échouage du vaisseau… sans pour autant que la curiosité du lecteur (et des personnages) ne soit jamais pleinement satisfaite. C’est bien simple, plus le lecteur avance dans sa lecture et plus certaines questions trouvent leurs réponses, celles-ci posant à leur tour d’autres questions encore plus passionnantes que les précédentes, et ce jusqu’à la fin.

L’humanité au cœur de la fiction

C’est donc à vitesse grand V que j’ai terminé le roman dont le rythme ne ralentit à aucun moment et dont la qualité ne faiblit jamais non plus (sur près de six cents pages, il faut avouer que c’est un bel exploit !). Si l’immersion est à ce point réussie, c’est aussi et surtout grâce au puissant lien d’empathie qui se créé dès les premières lignes entre le lecteur et les personnages. Ils sont deux, surtout, à se partager le cœur du lecteur. Le premier, Eric, est plus naturellement attiré par le clan des Explorateurs, d’abord de part sa carrière, mais aussi de part son désir viscérale d’offrir à celle qu’il aime la vie et les paysages promis. La seconde, c’est justement cette femme, Johanna, qui se prend très vite de passion pour les Jardiniers et entend bien construire une nouvelle vie ici même. Outre l’histoire d’une communauté qui se déchire, le roman de Benassaya est aussi celle d’un amour tragique entre deux personnes forcées de choisir entre leurs sentiments et leur vision du monde qu’ils entendent construire. Là encore l’auteur ne cherche pas vraiment à nous faire prendre parti, si bien que le lecteur s’attache et comprend les deux personnages, y compris dans leurs excès. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, et participent à faire de ce récit une aventure avant tout profondément humaine. L’auteur nous décrit en effet l’évolution du conflit entre Téméraires et Bâtisseurs d’une manière presque sociologique qui permet de mettre en lumière ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. Même si le roman appartient clairement au domaine de la SF, Romain Benassaya ne s’attarde ainsi que relativement peu sur des détails techniques, privilégiant an contraire les relations entre les différents individus de cette communauté. Si on entend parler à quelques reprises de la composition et du fonctionnement du vaisseau, ou encore de phénomènes physiques particuliers, les explications restent donc simples, compréhensibles, et relativement marginales. Idem pour la description des races extraterrestres dépeintes ici qui se révèlent franchement atypiques et qui ne manquent pas de susciter elles aussi la curiosité du lecteur.

Grâce à Romain Benassaya je ne pourrais à présent plus dire que je n’aime pas le space-opera ! L’auteur signe avec « Pyramides » un excellent roman qui place l’humain au centre du récit et qui séduit aussi bien par la qualité de son intrigue que par l’épaisseur du mystère qui entoure le naufrage du vaisseau spatial. Voilà une lecture que je recommande chaudement à tous, amateurs de SF ou non.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Dionysos (Le Bibliocosme) , Le chien critique

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