Les Masques d’Azr’Khila, tome 1 : Shâhra

17 septembre 2018 9 Par Boudicca

Titre : Shâhra
Cycle/Série : Les Masques d’Azr’Khila, tome 1
Auteur : Charlotte Bousquet
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2018 (mai)

Synopsis : Djiane, héritière d’un art mortel et secret, est donnée contre son gré à un seigneur tyrannique. Arkhane, apprentie chamane, est privée en une nuit de son identité et de ses dons. Abandonnée dans un reg aride, elle ne doit sa survie qu’à la protection d’un étrange vautour. Seule rescapée de l’attaque d’une gigantesque créature des sables, Tiyyi, une jeune esclave tente d’échapper à la fournaise de Tessûa. Recueillie par des nomades, elle découvre peu à peu ses pouvoirs. Et dans l’ombre, un immortel en quête d’humanité, un djinn prisonnier d’un corps vieillissant, prêt à tout pour devenir un dieu…

Un retour en demi-teinte

Cela faisait un moment que Charlotte Bousquet, auteur de la trilogie « L’archipel des Numinées », ne s’était pas essayée à de la fantasy pour adulte sous forme de roman. Premier tome d’un diptyque, « Shâhra » nous entraîne dans un monde d’inspiration orientale (on y trouve des éléments de culture arabe et perse) et opte pour une fantasy intimiste qui, malheureusement, ne m’a pas vraiment convaincue. Si le texte n’est pas exempt de qualités, l’intrigue n’est cependant pas à la hauteur et comporte deux défauts majeurs : un gros manque d’originalité et un rythme bien trop lent. Le roman met en scène trois jeunes femmes, toutes brisées par une épreuve qui va radicalement changer leur vie : l’une est donnée en mariage à un homme violent et qu’elle déteste ; l’autre est mutilée dans sa chair et abandonnée par les siens ; et la dernière est victime d’une attaque au plein milieu du désert, la laissant seule rescapée dans un paysage aride et désolé. Parallèlement au parcours de ces trois héroïnes, on suit celui d’une troupe itinérante bien étrange, composée de personnes dotées de pouvoirs variés et menée par un certain Malik, vieillard à la santé déclinante en quête d’immortalité. Les situations dans lesquelles se retrouvent les jeunes femmes sont assez classiques, ce qui n’aurait pas été gênant si le sujet avait été traité de manière originale. Le problème c’est que toutes trois suivent un schéma qui ne sort jamais des sentiers battus, et qui n’évolue guère tout au long de ce premier tome. Non seulement, la situation qui est la leur au début du récit reste pratiquement la même à la fin, mais surtout les étapes qui jalonnent le parcours des demoiselles ont tendance à beaucoup se ressembler. Les trois cents pages que comporte ce premier tome pourrait ainsi presque se résumer à une simple succession de moments d’errance et de rencontres, chaque personnage alternant l’un et l’autre avec plus ou moins de rapidité sans que leur condition en soit grandement changée.

Manque de caractérisation des personnages

Et c’est de là que vient, à mon sens, le principal problème de ce roman : l’interchangeabilité de ses héroïnes. Les trois sont dépeintes comme des femmes fortes, possédant une grande capacité d’adaptation et un grand courage, seulement aucune ne paraît avoir d’identité propre. Impossible de distinguer un trait de caractère qui différencierait davantage l’une de l’autre : seul le prénom et le contexte dans lequel évolue la personne nous permet de comprendre de laquelle des trois il s’agit. Le comportement de certaines est de plus trop stéréotypé, à commencer par celui de Djiane, princesse belle et rebelle dont l’indépendance d’esprit s’exprime (comme pour toutes les princesses rebelles !) par de longues chevauchées mélancoliques sur son cheval préféré. Les personnages secondaires souffrent eux aussi de ce manque de profondeur et n’apparaissent que comme de simples figurants, sitôt passés sitôt oubliés. On peine, dans ces circonstances, à s’attacher à l’un d’entre eux, si bien que des scènes supposément dramatiques mettant en scène la disparition de l’un ou la souffrance de l’autre ne parviennent à aucun moment à émouvoir le lecteur. On suit le parcours des héroïnes sans ennui, mais sans jamais se sentir vraiment impliqué par leurs deuils et leurs épreuves. Le « méchant » de l’histoire, ce vieillard et en quête d’immortalité, est pour sa part très caricatural. Sadique, cruel, égoïste…, Malik agit sans aucun discernement et semble prendre un malin plaisir à pousser à bout ceux dont il a pourtant le plus besoin. Sa manière de s’exprimer par le biais de lettres écrites à son père reste pour le moment inexpliquée et j’avoue que je suis assez dubitative quant au choix de ce monde de narration (qui s’expliquera cela dit peut-être dans le tome suivant…). Les autres figures négatives du roman sont elles aussi bien trop classiques et traitées sans aucune nuance : on retrouve ainsi le stéréotype de la marâtre jalouse de sa belle-fille et manipulant son père pour l’éloigner, ou encore celui la nouvelle épouse jalouse de l’ancienne amante de son jeune mari et capable de se montrer d’une cruauté sans nom pour lui nuire.

Une ambiance orientale très rafraîchissante

Tout cela est d’autant plus dommage que le roman possède un indéniable atout qui rend tout de même la lecture intéressante : l’exotisme de son décor. L’auteur opte en effet pour une fantasy orientale qui fleure bon les « Mille et une nuits » ou les aventures d’Ali Baba. Les paysages seuls suffisent bien souvent à enflammer l’imagination du lecteur qui n’a pas souvent l’occasion d’arpenter de telles étendues désertiques faites de dunes et de regs arides, et peuplées de créatures étonnantes. Djinn, elkhîli (hybride du désert), dragon des roches, griffon, esprits élémentaires captifs de lampes, animal totem… : le bestiaire invoqué par Charlotte Bousquet ravît par sa diversité et donne lieu à des scènes marquantes qui réveillent l’intérêt du lecteur. Le surnaturel ne se manifeste pas seulement par le biais de créatures mais aussi chez certains personnages qui sont nombreux à être dotés de pouvoirs magiques qui vont de la capacité à entrapercevoir l’avenir, à celle de donner vie à des homoncules, à accélérer les processus de guérison ou encore à accompagner les âmes dans l’au-delà. A noter que ce n’est pas la première fois que Charlotte Bousquet met en scène cet univers puisque, comme l’indique plusieurs notes de bas-de-page figurant dans le roman, certains des contes et légendes dont il est fait mention ont déjà été publiés sous forme de nouvelles dans diverses anthologies (« Azr’Khila » dans « Reines et dragons » ; « De sable et de vent » dans « Les Incontournables de la fantasy » ; « Dans ses yeux » dans « Mon cheval, mon espoir » ; « La nuit sur le plateau de K’fên » dans « Les coups de cœur des Imaginales »). Ces récits légendaires qui apparaissent ici ou là au fil du texte permettent de donner davantage de consistance à l’univers dépeint, même si celui-ci reste encore très nébuleux par bien des aspects. Autre effet de style servant à renforcer l’immersion du lecteur : la présence fréquente de petites poésies improvisées (dyn), auxquelles je n’ai malheureusement pas été sensible.

Lecture en demi-teinte pour ce premier tome marquant le retour de Charlotte Bousquet chez les éditions Mnémos. Si l’exotisme de l’univers et l’originalité du bestiaire mis en scène constituent d’indéniables atouts, l’intrigue et les personnages souffrent pour leur part d’un traitement trop léger qui empêche une véritable immersion. Je ferai donc impasse sur la suite…

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