Etonnants Voyageurs 2014, Conférence #3 : La SF serait-elle le meilleur moyen de rendre compte du réel ?

20 juin 2014 0 Par Boudicca

Etonnants voyageurs 2014

Comme tous les ans à Saint Malo à l’occasion du festival des Étonnants Voyageurs, toute une série de conférences et débats ont eu lieu à la Maison de l’imaginaire, cette année déplacée dans la chapelle Sainte Anne. L’occasion pour les amateurs des littératures de l’imaginaire d’assister à des tables rondes réunissant quantité d’auteurs et de découvrir l’exposition réalisée par Nicolas Fructus et composée des illustrations choisies pour figurer dans « Un an dans les airs », ouvrage paru aux éditions Mnémos en 2013 et dédié aux voyages extraordinaires de Jules Verne. Parmi les conférences organisées le dimanche après-midi l’une d’elles proposait de s’intéresser à cette épineuse mais néanmoins passionnante question : La science-fiction serait-elle le meilleur moyen de rendre compte du réel ? Y étaient présents Laurent Kloetzer, lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2014 (catégorie roman français) pour « Anamnèse de Lady Star » écrit en collaboration avec son épouse ; Laurent Whale a qui ont doit une trilogie de SF intitulée « Les étoiles s’en balancent » ainsi que plus récemment un thriller historique consacré à Billy the Kid ; Yves Grevet, auteur du diptyque « Nox », une dystopie destinée à la jeunesse ; et enfin Christian Léourier, auteur du « Cycle de Lanmeur », récemment réédité en trois volumes aux éditions Ad Astra.

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La science-fiction parle t-elle d’aujourd’hui ou de demain ? Est-elle là pour faire rêver ou réfléchir ?

Pour Christian Léourier, grand amateur de SF lorsqu’il était adolescent, ce genre littéraire agit comme un prisme déformant offrant des échos et des outils d’analyse de la réalité. Avis partagé par Laurent Kloetzer qui estime que déplacer un point de vue à une autre époque ou en d’autres lieux permet de faire ressortir certains éléments du réel dont l’auteur a envie de parler. Chose qu‘Yves Grevet confirme : d’une façon ou d’une autre, le réel finit toujours pas s’insérer dans le récit. Laurent Kloetzer raconte à ce propos une anecdote amusante à propos de sa belle-mère qui aurait été réticente à lire l’un des romans de son gendre, « Cleer », parce qu’elle en avait assez de lire ses histoires se déroulant dans un monde imaginaire. Le roman parle en réalité du monde des multinationales et de la façon dont elles gèrent leur image, et la plupart des choses étonnantes qui se trouvent dans le livre et que l’on pourrait croire sorties tout droit de l’imagination de l’auteur sont en réalité véridiques. Pour l’auteur le livre utilise une démarche de SF mais n’est pas vraiment un ouvrage de SF, c’est un livre sur un ici et maintenant plus que sur un ailleurs.

 

Quelle définition pourrait-on donner des notions de réel et de SF ? Et est-ce justement le but de la littérature de parler du réel ?

Christian Léourier explique que la SF est un genre dans lequel la science occupe une place importante mais pas nécessairement centrale, il s’agit souvent avant tout d’un roman qui propose une réflexion philosophique, une manière d’exposer à travers un récit imaginaire une hypothèse, une idée. En ce qui concerne la réalité, il s’agit de quelque chose de très relatif, les gens n’ayant pas tous la même vision du monde. Laurent Whale explique pour sa part que le but premier de ses romans est de faire rêver mais qu’il tente tout de même d’amener une certaine réflexion chez ses lecteurs. Pour lui le meilleur moyen d’aborder le réel, c’est de s’en éloigner.

Good bye Billy

Les expériences personnelles d’un auteur influent-elles, consciemment ou non, sur ses romans ?

Pour Laurent Kloetzer il s’agit d’une certitude. Il relate avoir lui-même été fortement impressionné adolescent à la lecture des œuvres de Tolkien, et ce n’est que bien plus tard qu’il a réalisé que tout ce qui était vraiment fort dans « Le Seigneur des Anneaux » relevait en fait de souvenirs personnels de l’auteur. Il prend l’exemple de la scène où Frodon et Sam marchent en Mordor, contournant une multitude de trous coniques, qui pourraient en fait s’apparenter à des trous d’obus, Tolkien ayant lui-même été servis dans l’armée au cours de la Première Guerre mondiale. Il s’agit là d’un exemple parmi de nombreux autres (les marais des morts qui rappelle à nouveau les tranchées, les monts brumeux inspirés de son voyage en Suisse…). Pour lui le monde imaginaire de Tolkien a servi à en dire beaucoup sur la personnalité et les expériences de l’auteur. Et il en va de même dans ses propres romans.

 

Qu’en est-il des autres invités, leurs histoires sont-elles également le fruit de leurs propres expériences et personnalité ?

Pour Yves Grevet cela ne fait pas de doute non plus, même s’il n’en est pas nécessairement conscient au moment de l’écriture. Il prend l’exemple de « Nox », un roman qui décrit un monde sombre, recouvert d’un épais brouillard de pollution obligeant les hommes à vivre dans le noir. A la lecture du récit, son frère lui a alors fait remarquer que certains passages lui faisaient beaucoup penser à l’époque où l’auteur habitait à Ankara (ciel toujours gris, curieuse odeur flottant sur la ville…), chose que l’auteur n’a réalisé qu’après coup. Idem pour Christian Léourier et son « Cycle de Lanmeur » relatant l’histoire d’une planète qui découvre l’exploration spatiale et entre ainsi en contact avec d’autres civilisations, chacune à un stade différent d’évolution. L’influence de la décolonisation, période qu’il a personnellement vécu, est ici évidente et le procédé narratif utilisé dans ce cycle est pour lui un bon moyen de décrypter les rapports que les différentes cultures peuvent avoir entre elles aujourd’hui. Laurent Kloetzer intervient alors pour dire qu’il est frappé de voire comment les discours des auteurs de cette table ronde rejoignent une théorie récente en psychologie de l’art selon laquelle l’artiste, pour alimenter l’œuvre, se nourrit de lui-même, consciemment ou inconsciemment. Les bonnes œuvres de SF sont pour lui celles qui se nourrissent de leur auteur.

Nox

Tout est-il possible en SF ?

La réponse est oui pour Laurent Whale, même si nous restons évidemment tous prisonniers des limites du cerveau humain. Christian Léourier rappelle à ce propos que certains auteurs ont justement tenté de s’afranchir de ces limites et de créer des logiques extraterrestres ce qui a abouti à des romans complètement incompréhensibles.

 

Comment faire pour donner de la véracité à un roman de SF ?

Dans « Les étoiles s’en balancent », Laurent Whale présente ce que pourrait être le monde dans soixante-dix ans avec une crise qui s’aggrave, des gouvernements impuissants, des villes qui se referment sur elles-mêmes et qui tentent de s’auto-suffir. Le deuxième opus se déroule quinze ans plus tard et montre une dégradation exponentielle liée à la nature même de l’homme qui tente à tout prix de reproduire les anciens schémas. Il part donc d’un contexte et d’une situation qui sont les nôtres et va tenter de les exagérer de la façon la plus plausible possible pour que les situations les plus surprenantes en viennent à paraître cohérentes. Pour se faire, il a par exemple fait le choix d’émailler son récit de coupures de presse. Un procédé également utilisé par Laurent Kloeter dans « Anamnèse de Lady Star », le récit se composant notamment d’extraits de rapports, d’archives et de témoignages. L’auteur explique à ce propos avoir été inspiré par Christopher Priest qui prend l’habitude d’accumuler dans ses romans les témoignages et les points de vue pour donner un sentiment de véracité, alors même que certains témoignages ne sont pas nécessairement concordants.

Anamnèse de Lady Star

Les auteurs qui écrivent pour la jeunesse ont-ils une responsabilité particulière à l’égard de leurs jeunes lecteurs ?

Yves Grevet acquiesce, même s’il ne se pose pas cette question quand il écrit. Ses romans sont avant tout là pour embarquer des lecteurs dans un monde fantastique et véhiculer les valeurs en lesquelles il croit. Il explique faire tout de même attention lorsqu’il aborde des sujets sensibles pour les adolescents comme la violence ou la représentation de la sexualité. Christian Léourier, lui, ne ressent pas cette responsabilité supplémentaire car il sait très bien que le livre qui sera lu ne sera pas nécessairement celui qui aura été écrit : chaque lecteur lit avec ses propres grilles de décodage. L’auteur ne peut donc que tenter d’amener le lecteur à se poser des questions mais n’est pas tenu d’en apporter les réponses, laissant ainsi chacun libre de se faire sa propre interprétation.

 

Quelles méthodes de travail adopter pour écrire de la SF (ou même écrire tout court) ?

Yves Grevet est instituteur et est donc souvent très occupé par son travail même s’il essaye d’écrire un peu tous les jours. Laurent Whale se considère pour sa part comme au début de sa carrière (six romans à son actif) et a donc des habitudes qui évoluent et une discipline de travail qui varie. Il possède lui aussi un métier en parallèle (professeur en entreprises) et a donc des horaires qui changent également. Christian Léourier est pour sa part retraité depuis un an et écrit depuis tous les matins même s’il admet lui aussi avoir eu un rythme plus haché auparavant. En ce qui concerne la construction de ses romans, il sait d’une façon générale où il va mais pas comment. C’est la même chose pour Laurent Kloetzer qui explique avec humour que si « Anamnèse de Lady Star » possède une construction aussi complexe c’est avant tout grâce à l’intelligence et au talent d’organisation de son épouse.

Le cycle de Lanmeur

Quels projets pour la suite ?

Yves Grevet travaille actuellement sur un roman post-apo mettant en scène une survivante de Bretagne forcée de se rendre à Paris… en tracteur. Christian Léourier planche quant à lui sur un nouveau space-opéra qui raconterait l’histoire d’un pilote d’astronef confronté à une technologie qui n’est pas la sienne et qu’il a du mal à appréhender. Laurent Whale entend pour sa part poursuivre dans le thriller historique sans que ce nouveau roman puisse être considéré comme une véritable suite à « Goodbye Billy ». Enfin, Laurent Kloetzer explique travailler sur un roman de SF (sans doute pour la jeunesse).

Une conférence passionnante et des invités enthousiastes de parler de leur travail et de leur genre de prédilection. Sans doute l’une des meilleures conférences auxquelles j’ai pu assister cette année à Saint Malo.

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