Titre : Interférences
Auteur : Connie Willis
Éditeur : Bragelonne
Date de publication : 2017 (octobre)

Synopsis : Dans un futur proche, une intervention cérébrale a été mise au point pour améliorer la vie de couple. Briddey se réjouit quand Trent, son petit ami, lui propose cette opération avant leurs fiançailles : ils percevront les pensées l’un de l’autre et leur lien émotionnel en sera renforcé. Or les choses ne se déroulent pas comme prévu : malgré elle, Briddey se retrouve connectée à quelqu’un d’autre. Les choses empirent quand elle découvre la propension étrange de sa famille à s’immiscer dans ses pensées… Briddey prend alors conscience des risques d’un excès d’informations. Elle comprend que l’amour – et la communication – s’avèrent bien plus complexes qu’elle ne l’imaginait…

Bibliocosme Note 4.5

Ce ne sont pas les livres, rectifia C. B. Moi aussi, j’ai cru que c’était ça, la première fois. Ce sont les pensées des gens qui lisent. La lecture est un processus complètement différent des pensées ordinaires. C’est plus rythmique, plus concentré. Toutes les idées parasites sont chassées. On dit toujours que les livres sont des refuges. Rien n’est plus vrai.

Souriez-vous êtes connectés !

Vous trouvez que nous sommes déjà trop connectés ? Trop souvent sollicités par nos smartphones et les réseaux sociaux ? Que la notion de vie privée devient de plus en plus floue ? Et bien dites-vous que ce n’est rien à côté de la société telle que dépeinte dans ce roman. Comme si les téléphones, les mails, Facebook, Twitter, Snapchat, Instagram et j’en passe n’étaient pas suffisants pour communiquer, voilà qu’il est désormais possible pour les couples de subir une intervention chirurgicale qui leur permettra de percevoir les émotions de leur conjoint. Si vous voulez prouver à votre moitié que vous l’aimez vraiment, c’est LA chose romantique à faire ! Alors lorsque le beau et ambitieux Trent propose à Briddey de subir l’opération, la jeune femme s’empresse d’accepter, faisant fi des réticences de sa famille et de C. B., son étrange collègue qui, contrairement à tout le monde, semble fuir toute forme de communication. Bien évidemment, les choses ne se passent pas comme prévues, si bien qu’en plus de ne pas être connectée à son petit-ami, Briddey découvre qu’elle l’est à C. B. qui, comme elle désormais, est télépathe. Le pitch avait, à priori, peu de chances de m’attirer, de même que la couverture qui aurait plutôt eu tendance à me faire fuir. Seulement, le nom de l’auteur est Connie Willis et je n’ai tout simplement pas pu résister. A raison, puisqu’après le choc de la lecture du « Grand livre », de « Sans parler du chien », et surtout du diptyque « Blitz », voilà que je peux rajouter « Interférences » à la liste de mes coups de cœur. Les avis que j’ai pu lire jusqu’à présent n’étaient pourtant pas très enthousiastes, et, bien que je comprenne les réticences rencontrées par la plupart des lecteurs, je me suis pour ma part totalement laissée prendre au charme de ce récit.

Un roman perfectible…

Celui-ci ne manque pourtant pas de défauts, et je suis la première à le reconnaître. Les premiers chapitres peuvent notamment se montrer assez rédhibitoires tant ils sont oppressants. L’héroïne s’y trouve en effet prise dans un tourbillon d’informations et de sollicitations auxquelles elle (et le lecteur !) aimerait bien échapper sans jamais y parvenir. Quand ce n’est pas le téléphone qui sonne toutes les deux minutes, ce sont les mails qui s’accumulent à une vitesse folle, et quand elle parvient enfin à échapper à un collègue collant, c’est pour trouver ses sœurs et sa tante qui l’attendent de pied ferme dans son bureau ou même directement dans son salon. Pour ce qui est de l’immersion, nous voilà servi ! Peut-être même un peu trop, car difficile de ne pas se sentir oppressé devant tant de pression qui, si elle avait duré un peu plus longtemps, m’aurait sans doute complètement perdue. Étrangement, les choses se calment un peu une fois Briddey devenue télépathe : certes il y a les voix de tous les gens qu’elle croise et qu’elle ne parvient pas encore à stopper, mais le lien qu’elle entretient avec C. B. permet à l’auteur d’aménager pour ses personnages et ses lecteurs des moments de répit pendant lesquels le nombre de sollicitations venues de l’extérieur diminuent. Autre défaut soulevé à plusieurs reprise, la manie qu’a Connie Willis de toujours repousser au maximum les révélations des personnages. C’est bien simple, dès que quelqu’un commence une phrase dont on sait qu’elle va être déterminante pour la suite du récit, l’auteur s’arrange toujours pour qu’on l’interrompe, que ce soit via un coup de téléphone, un autre personnage qui rentre dans la pièce, ou une nouvelle catastrophe qui se manifeste (le procédé n’est d’ailleurs pas limité à ce roman-ci puisqu’on le retrouve dans tous les autres ouvrages de Connie Willis que j’ai pu lire). Cela en agacera beaucoup, et je comprends tout à fait pourquoi, mais pour ma part cela a pour résultat de me faire tourner les pages avec encore plus de frénésie.

… mais tellement prenant !

Car en dépit de ses défauts, « Interférences » reste un formidable page-turner. Alors, certes, le roman est essentiellement constitué de dialogues (ce qui, là encore, en rebutera sûrement plus d’un), mais tout de même : qu’elles passent vite ces cinq-cent pages ! Le principal intérêt de l’ouvrage réside dans l’évolution de la relation entretenue entre Briddey et C. B., deux personnages particulièrement attachants et surtout bourrés d’humour. Vous vous en doutez déjà, l’histoire d’amour entre ces deux là est au cœur du récit, même si l’auteur ne commet jamais l’erreur de tomber dans le mièvre ou de faire passer cette histoire avant l’intrigue. Si celle-ci ne paraît au premier abord pas très compliquée, l’auteur n’a pourtant pas son pareil pour enchaîner les retournements de situation qui, s’ils se devinent pour certains assez tôt, n’en demeurent pas moins bien trouvés. Au risque là encore de déplaire aux gros lecteurs de SF, Connie Willis fait le choix de ne pas trop s’attarder sur les aspects techniques de la télépathie, mais plutôt sur son impact sur les individus au niveau émotionnel et sur les moyens qui peuvent être mis en œuvre pour limiter ses effets. On assiste ainsi pendant une bonne partie du roman à la formation éclair de Briddey à l’auto-défense mentale ainsi qu’aux tentatives de C. B. pour mettre les voix à distance. On est d’ailleurs ravi d’apprendre que les chansons irlandaises fonctionnent à merveille, de même que les livres et les lecteurs (le long passage à la bibliothèque et sa pièce secrète est franchement inoubliable). On connaît aussi l’intérêt que Connie Willis porte à l’histoire, aussi l’auteur ne se prive-t-elle pas de nous faire part de ses recherches passionnantes sur le sujet, détaillant les principaux cas référencés, les différentes expériences menées, et les exemples historiques que l’on a pas attribué à de la télépathie mais qui, dans le contexte du roman, pourrait en être. Les personnages sont pour leur part une vraie réussite, qu’il s’agisse des deux protagonistes ou des personnages secondaires : la petite Maeve est attachante au possible, les sœurs de Briddey exaspérantes et touchantes, et Trent tout simplement détestable.

« Interférences » n’est pas un roman parfait, assurément, mais j’ai malgré tout pris un immense plaisir à découvrir cette histoire d’amour et de télépathie dont je ne me suis extirpée qu’à regret. Connie Willis fait encore une fois des merveilles et consolide sa place dans mon panthéon des meilleurs auteurs, tous genres confondus. Un gros coup de cœur pour moi, mais sans doute à déconseiller aux gros lecteurs de SF.

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