Titre : La société des faux visages
Auteur : Xavier Mauméjean
Éditeur : Alma
Date de publication : 2017 (septembre)

Synopsis : New York 1909. Pour enquêter sur la disparition de son fils Stuart, le milliardaire Vandergraaf recrute un duo surprenant : Sigmund Freud, le médecin et Harry Houdini, l’illusionniste. L’un prétend explorer les méandres de l’esprit. L’autre affirme pouvoir s’échapper des lieux les plus hermétiquement clos. Ils disposent d’un seul indice : un conteneur scellé, sur les docks. C’est le temps des premiers gratte-ciel, des puissantes familles et des gangs. Au fil d’un jeu de pistes ébouriffant, où le portrait d’une femme joue un rôle décisif, Freud et Houdini affrontent les sommets aussi bien que les bas-fonds new-yorkais.

Bibliocosme Note 4.0

Les femmes s’y entendent en sorcellerie. Jadis, lorsque Manhattan et les îles alentour appartenaient aux Iroquois, il s’y pratiquait une forme de magie. Certaines nuits, les guérisseurs revêtaient un masque sculpté dans un arbre vivant, afin d’invoquer les esprits. Une sorte de rituel curatif. Les membres de l’assemblée étaient des hommes, mais le gardien des masques était toujours une femme. On appelait cela la Société des faux visages.

Mauméjean à la conquête de l’Amérique

 

Troisième et dernier ouvrage de Xavier Mauméjean consacré à la mythologie américaine, « La société des faux visages » vient compléter le portrait fascinant des États-Unis du début du XXe siècle entamé par l’auteur il y a près de dix ans. Après la ville-naine créée pour les visiteurs du parc d’attraction de Coney Island (« Liliputia ») et les déboires d’un studio de production hollywoodien à l’heure du maccarthysme (« American gothic »), Xavier Mauméjean profite de la présence avérée à New-York en 1909 de deux figures inoubliables de l’époque pour mettre en scène ce qu’aurait pu donner leur rencontre. Imaginez un peu le célèbre Sigmund Freud sympathisant avec le grand Harry Houdini ! Les deux personnalités n’ont, au premier abord, pas grand chose en commun mais leur rôle dans cette histoire se révèle pourtant complémentaire : le premier est le maître de la psychanalyse et tente de s’introduire dans la tête de ses patients, le second est le roi de l’évasion, capable de s’échapper des lieux et des situations les plus improbables. Leur point commun ? Les deux hommes sont engagés par un puissant industriel pour résoudre le mystère de la disparition soudaine de son fils. Le principe de base du roman n’est pas sans laisser penser au précédent ouvrage de l’auteur qui mettait également en scène deux personnalités originaires d’Autriche-Hongrie lâchés dans une grande ville du début du XXe. Moins burlesque et décousu que « Kafka à Paris », « La société des sans visages » prend toutefois davantage l’allure d’une enquête policière dont les seuls indices se trouvent dans les différents niveaux de conscience du disparu, exactement tels que définis par Freud.

Psychologie et prestidigitation

 

L’ouvrage accorde évidemment une grande importance aux hypothèses développées par le père de la psychanalyse dont on redécouvre ici les théories les plus célèbres (syndrome d’Œdipe, différents niveaux de conscience, rapport à la sexualité..). On en apprend également beaucoup sur la carrière du scientifique et les violentes controverses que ses travaux ont pu susciter (surtout aux États-Unis !). Il en va de même pour Houdini dont on suit avec intérêt le parcours atypique tout en assistant à ses représentations les plus spectaculaires, entre évasions de prisons de haute sécurité et numéros de contorsionniste époustouflants. Xavier Mauméjean en profite pour brosser un portrait rapide mais néanmoins intriguant de la place de la « magie » dans le show-business de l’époque (succès du spiritisme, des « freak show », des spectacles de prestidigitation…) et s’amuse même à placer quelques grands noms de ce début de siècle : Freud visite ainsi New-York en compagnie de Jung ; Houdini mentionne son amitié avec Jack London ; et on découvre même que le prestidigitateur aurait reçu une demande d’autobiographie de la part d’un jeune écrivain nommé…. H. P. Lovecraft ! Vous l’aurez compris, le récit est foisonnant, et s’il y a déjà beaucoup de choses à dire sur les personnages, c’est malgré tout le décor qui suscite le plus de fascination chez le lecteur. En très peu de pages, Xavier Mauméjean parvient à rassembler tous les éléments emblématiques que l’on associe dans notre imaginaire au New-York du début du XXe siècle : érection de buildings de plus en plus imposants, spectre de la crise économique récente, quartiers découpés entre différents gangs en guerre presque permanente, attraction exercée sur les habitants par le célèbre parc de Coney Island…

Dans les coulisses de l’Amérique du début du XXe siècle

 

Mais qu’on ne se trompe pas : loin de proposer une image idyllique du New-York de l’époque, l’auteur soulève au contraire les paradoxes de la gigantesque cité et s’attarde sur ses aspects les moins reluisants. Ce qui l’intéresse avant tout c’est l’insolite, le bizarre. C’est dévoiler « l’arrière scène » de l’imaginaire américain. Aux côtés de Freud et Houdini, Xavier Mauméjean nous entraîne ainsi à la découverte des arrières-cours abritant de violents combats de boxe clandestins, ou bien des cafés dans lesquels se réunissent les vétérans amochés de la guerre d’indépendance cubaine. On découvre aussi avec consternation la violence de l’antisémitisme de l’époque qui n’hésite pas à se manifester dans la presse ou dans les universités et dont nos héros ont tous deux soufferts (Harvard avait par exemple instauré des quotas et mit en place des feuilles à pointillé afin de pouvoir détacher les photos des étudiants juifs des annuaires des promotions… Sans commentaire). Les anecdotes sont nombreuses, tour à tour croustillantes ou terrifiantes mais toutes édifiantes. Saviez-vous, par exemple, qu’Edison était à l’origine de la première chaise électrique et que c’est uniquement par souci de discréditer son principal concurrent qu’il a finalement opté pour le courant alternatif alors que lui-même ne jurait que par le courant continu ? Savez-vous aussi que l’exposition universelle de Chicago de 1893 fut le théâtre d’horribles massacres perpétrés par un certain H. H. Holmes, premier serial-killer américain, qui rabattait des jeunes filles dans son hôtel pour les séquestrer, les torturer et les tuer en les jetant dans de l’acide (le nombre de victimes serait compris entre vingt et deux cent !). Bref, l’érudition dont fait preuve l’auteur est stupéfiante, et c’est justement ce qui donne à ce petit roman d’une densité folle tout son charme.

« La société des sans visages » s’insère de manière tout à fait cohérente dans la bibliographie de l’auteur, entre « Kafka à Paris », « Liliputia » et « American gothic » : autant dire que si vous avez aimé ces ouvrages, celui-ci devrait amplement vous ravir. Si la rencontre entre Freud et Hondini est bien évidemment fictive, elle n’en est pas moins crédible et c’est avec intérêt que l’on se penche sur ces deux figures atypiques ainsi que sur la colossale masse d’informations réunies ici par l’auteur concernant le New York du début du XXe siècle. Un roman instructif et divertissant, comme sait si bien les faire Xavier Mauméjean.

Autres critiques :  ?