Titre : Fragments de l’âge ancien
Nouvelles : Cosmogonie ; Berceau d’écailles ; L’énigme de Namuh ; L’épée sorcière ; Ton visage et mon cœur ; Le cantique de Kernann ; Vicier l’acier ; Shéradye ; Un éveil ; La mémoire du dorsale
Auteur : Nathalie Dau
Éditeur : Les Moutons Électriques (Hélios)
Date de publication : 2017 (septembre)

Synopsis : Le temps s’abreuve à de nombreuses sources. Ton présent, Ceredawn, fut préparé de longue date, que nous l’ayons souhaité ou non. Tu dis que tu veux comprendre ? Alors écoute, mon garçon. Écoute, ressens, apprends… et souviens-toi de tout ce qui fut avant toi. Rassembler nos fragments te donnera plus claire image de l’avenir que tu es destiné à bâtir. Cosmogonie, Éradication, dragons, lune bleue, maîtres-chats, démons incarnés, l’amour improbable d’un roi pour son esclave… et l’origine d’un dorsal, d’une statue aux bras brisés, d’une amitié nourrie de fascination et plus puissante que la mort. Dans ce recueil, Nathalie Dau lève le voile, par petites touches, sur les événements situés en amont de son cycle « Le Livre de l’Énigme ». Et prolonge l’enchantement.

Bibliocosme Note 3.5

Création d’un monde

 

Pour nous faire patienter jusqu’à la sortie du troisième tome du « Livre de l’énigme », Nathalie Dau nous propose d’explorer plus en détail son univers à l’aide de ces « Fragments de l’âge ancien ». Le recueil est composé de huit nouvelles auxquelles s’ajoutent deux textes déjà présents dans les romans mais relevant d’une importance capitale pour l’intrigue : « Le cantique de Kernann » et « L’énigme de Namuh ». Si tous les textes se déroulent bien avant les faits relatés dans la série, ils ne nous en permettent pas moins d’en apprendre davantage sur les circonstances qui ont façonné le monde tel qu’il nous apparaît dans « Source des tempêtes » et « Bois d’ombre ». Ce n’est pas la première fois que Les Moutons électriques proposent aux lecteurs de prolonger leur immersion dans un univers en publiant des textes « intermédiaires » entre plusieurs tomes de série (« Fleurs au creux des ruines » pour Chloé Chevalier, « Dévoreur » pour Stefan Platteau) et l’initiative est d’autant plus appréciable que ces petits ouvrages sont tous de bonne facture. « Fragments de l’âge ancien » ne fait pas exception à la règle, et on retrouve sans mal ici la patte de Nathalie Dau qui met avant tout l’accent sur les émotions de ses personnages, tous confrontés à des drames ou des choix difficiles. Les deux premiers textes du recueil sont ceux que j’ai le moins apprécié : ils relatent la création du monde et celle des différentes races qui le peuplent. « Cosmogonie » porte ainsi bien son nom mais s’est révélé trop abstrait, trop métaphysique pour moi (je n’ai rien à reprocher au texte en lui-même, seulement ce n’est pas ma tasse de thé). La nouvelle suivante, « Berceau d’écailles », est un texte à tiroir, une histoire en entraînant une seconde puis celle-ci une troisième… L’une relate ainsi la création de la race humaine, l’autre celle d’un couple de dragons et de leur querelle, l’autre enfin la rencontre entre un jeune clairvoyant et un curieux vieil homme. Le procédé n’est pas inintéressant, et on apprend effectivement énormément de chose sur l’univers de l’auteur, mais l’ensemble est un peu trop confus.

 

Aimer c’est souffrir

 

« L’épée sorcière » se place dans la continuité de la précédente nouvelle et met en scène un scénario de fantasy de prime abord assez classique (un homme part à la chasse au dragon) mais qui bifurque de manière moins convenue et qui, paradoxalement, n’a rien d’un récit guerrier. Le texte est court, bien écrit, et nous permet de connaître le sort réservé à l’un des personnages centraux de la précédente nouvelle, des années après les événements relatés dans celle-ci. La nouvelle suivante, « Ton visage et mon cœur » avait déjà fait l’objet d’une parution dans l’anthologie des Imaginales 2011, « Victimes et bourreaux ». Très réussi, le texte met en scène un certain Néras Tirbald (une famille que l’on connaît bien), tout juste promu par le margrave d’Havra suite à sa défaite contre l’empire de Sadar, et donc en quête d’une épouse à même de le rattacher personnellement aux terres dont il a nouvellement pris possession. La belle et jeune Cerdre semble parfaite pour ce rôle, mais ce qui aurait pu se transformer en belle histoire d’amour va virer au cauchemar lorsqu’un sculpteur de renom va être embauché à la demande du bréon et futur mari pour immortaliser la belle. Ma lecture de cette nouvelle remonte à quelques années, et pourtant j’en gardais un bon souvenir qui ne s’est pas démenti : le texte est sensible et la chute bien conçue. Il en va de même du suivant, « Vicier l’azur », qui constitue la nouvelle la plus longue du recueil et décrit les destins croisés de deux personnages : Pior et Galie. Le premier ne se remet pas de la disparition soudaine de sa femme et de son enfant à naître, morts des suites d’une fausse couche, dont il estime responsable une mage bleue. La seconde est une fille de vannier promise à un mariage avantageux avec un riche marchand, jusqu’à ce qu’une grossesse non désirée vienne risquer de gâcher son avenir. Difficile dans un premier temps de ne pas être sensible à la détresse de ces deux personnages qui évoluent cependant d’une manière inattendue au point de devenir plus effrayants qu’attachants dans le dernier tiers du récit.

 

Équilibre et persécution

 

« Viciez l’azur » marque incontestablement un tournant, à la fois dans le recueil mais aussi dans l’histoire du monde de l’auteur. C’est le temps de l’Éradication, une période à laquelle il sera souvent fait référence dans la série, et qui désigne la phase de persécutions dont ont été victimes les mages bleus, ceux vénérant l’Équilibre en lieu et place du Chaos ou de la Loi. C’est cette époque troublée que « Shéradye » met en lumière en mettant en scène une mère prête à tout pour empêcher son fils de suivre le chemin de son père, exécuté pour avoir répondu à l’appel de la lune bleue et revêtu les robes de l’Équilibre. En dépit de toutes les précautions prises, les pouvoirs du fils finissent cependant par se développer à l’insu de la mère dont on se rend bien compte qu’elle ne fait que retarder l’inévitable. La nouvelle est à mon sens la plus réussie du recueil, bien construite et émouvante, en dépit d’une fin attendue. Nathalie Dau revient ensuite avec « Un éveil » sur la situation politique déjà évoquée précédemment entre Havra et l’empire de Sadar. On y fait la connaissance d’Ardégyl, héritier du margrave, qui tente par tous les moyens de préserver l’indépendance toute relative de ses terres face à l’empereur Edar Ier. Le texte est là encore assez court et son intérêt réside surtout dans ce qu’il nous dévoile des rapports entre les margraves et l’empereur. Le principal reproche que l’on pourrait apporter concerne la présence de l’une des fameuses maîtres-chats aurait pu être davantage exploitée mais n’est ici qu’anecdotique. « La mémoire du dorsal » clôt le recueil de belle manière et adopte la forme d’un vieux récit donné par un individu que l’on connaît bien pour l’édification d’un autre personnage du « Livre de l’énigme ». On y retrouve la même sensibilité et la même noirceur que dans les précédents textes, quant à la chute, elle est remarquablement bien amenée et parvient à nous prendre de cours.

Si vous avez apprécié les deux premiers tomes du « Livre de l’énigme », nul doute que vous vous laisserez également séduire par ces « Fragments de l’âge ancien » qui nous en apprennent un peu plus sur l’univers de l’auteur et les événements qui ont façonné le monde tel qu’on le voit dans la série. Une petite friandise à déguster avant l’arrivée du plat suivant.

Voir aussi : Source des tempêtes ; Bois d’ombre

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