Renégat 1 - Le chevalier rouge

Titre : Le Chevalier rouge
Cycle/Série : Renégat, tome 1
Auteur : Miles Cameron
Éditeur : Bragelonne / Milady
Date de publication : 2013 / 2016

Synopsis : De retour en Alba après une campagne lointaine,le Chevalier rouge et sa troupe sont recrutés pour défendre un couvent contre des raids sanguinaires. Menés par un chef réunissant les atouts de la naissance, une adresse certaine à l’épée et une chance diabolique, ces mercenaires sans foi ni loi ne craignent personne. Mais ce contrat révèle des pièges insoupçonnés, les entraînant à l’orée d’une véritable guerre… dans laquelle le Chevalier lui-même a bien plus à perdre que prévu.Car celui qui envoie les créatures du Monde Sauvage décimer les humains pourrait bien connaître son secret le plus sombre.

Bibliocosme Note 4.0

L’Alba est en train de péricliter. Et cet affrontement – cette lutte mineure pour une obscure citadelle qui défend un pont essentiel à l’organisation d’une foire agricole – est en train de devenir la bataille primordiale de votre génération.

Écrire un pavé de près de mille deux-cent pages focalisé uniquement sur un siège, il fallait oser. Miles Cameron l’a fait, et qui plus est avec beaucoup de talent. Premier tome d’une série de cinq volumes (dont seuls trois ont pour le moment été traduis par Bragelonne), « Le chevalier rouge » relate le combat héroïque d’une petite compagnie de mercenaires pour préserver l’abbaye de Lissen-Carack des armées du Monde Sauvage. N’y voyez cependant là aucune piété de la part de leur capitaine : il s’agit simplement d’un contrat très juteux que celui que l’on surnomme le Chevalier rouge ne pouvait décemment pas refuser. La défense de la forteresse va toutefois se révéler plus périlleuse que prévue, au point que la bataille pour sa préservation va devenir la clé décisive dans la lutte opposant les créatures du Nord de l’île d’Alba aux hommes du sud. L’action est donc limitée à la fois dans l’espace et le temps, le décor se réduisant à la forteresse et ses alentours que l’on arpente pour une durée n’excédant pas quelques semaines. Si vous n’avez que peu d’intérêt pour la chose militaire, un conseil : fuyez ! Pour les amateurs de scènes épiques et d’une fantasy plus sombre et plus violente, ce premier tome est en revanche un véritable régal. Le parallèle avec des auteurs comme Glen Cook ou encore Joe Abercrombie (souvent cités à tort et à travers par les éditeurs) est ici tout à fait approprié : on a affaire à de la vraie bonne dark fantasy ! Le roman repose sur une alternance de plusieurs points de vue, une méthode toujours efficace pour accrocher durablement l’intérêt du lecteur, d’autant plus que l’on saute ici d’un personnage à l’autre relativement souvent. Peut-être trop, d’ailleurs, ce qui peut provoquer une légère perte de repère pour le lecteur qui aura au début un peu de mal à se repérer parmi la quinzaine de protagonistes mis en scène. Le procédé est en revanche habilement exploité lors des combats que l’auteur nous permet ainsi d’observer selon différents points de vue de façon presque simultanée (un peu à la manière de ce que peut faire Abercrombie dans « Les Héros », mais dans une moindre mesure)

 

Le roi Arthur revisité

La seconde particularité du roman de Miles Cameron est qu’il s’inspire très clairement des légendes arthuriennes. Si les noms d’Arthur, Lancelot, Guenièvre ou encore Mordred ne sont jamais nommés, on devine pourtant aisément quelle figure emblématique de la légende se cache derrière les personnages qui sont, pour la plupart, fidèles à leurs homologues d’origine. L’intrigue, en revanche, s’éloigne astucieusement du canevas traditionnel des mythes, même si on retrouve tout de même suffisamment d’éléments indissociables de la légende pour comprendre qu’il s’agit bien du matériau de base de l’auteur (la bataille épique contre des envahisseurs, la Bretagne et son mur d’Hadrien, l’inceste du roi avec sa sœur et le bâtard qui en résulta…). Le roman prend donc évidemment place dans un monde d’inspiration médiévale, une période que l’auteur connaît de toute évidence sur le bout des doigts. La préface nous apprend notamment d’ailleurs que sa passion pour le Moyen Age va jusqu’à le faire tester lui-même les armes et équipements de l’époque lors de scènes de reconstitution, et cela se sent très nettement dans le roman. Le poids d’une armure et l’utilité des différents éléments qui la composent, les problèmes de vision posées par le heaume, le rôle essentiel joué par un équipement de qualité dans la survie d’un soldat… : tout cela nous est dépeint avec un luxe de détails passionnants (pour peu que le sujet vous intéresse, évidemment) et on devine que l’auteur en parle en connaissance de cause. Celui-ci n’hésite pas non plus à nous exposer par le détail toutes les étapes d’un siège et toutes les stratégies qui peuvent être mises en œuvre pour en repousser les assaillants. L’occasion pour le lecteur d’assister à différents types de combats (bataille rangée, embuscades, assauts, raids éclairs…) et de rompre le sentiment de monotonie qui aurait pu naître de l’observation prolongée de scènes de guerre. Toutes ces méthodes de combat pourrait d’ailleurs connaître un profond changement dans les tomes suivants puisque l’auteur distille dans ce premier volume quelques indices laissant croire à l’introduction d’un nouveau type d’arme utilisant vraisemblablement la poudre (à suivre…)

Système de magie et bestiaire convainquant

Le thème central de ce premier tome n’est pour sa part pas franchement original : la lutte entre le Monde Sauvage et celui des hommes, celle de la nature contre la « civilisation ». L’auteur se garde toutefois de tout manichéisme et nous fait rapidement comprendre que les créatures du Monde sauvage, pour étranges et repoussantes qu’elles soient, n’en sont pas moins dénuées de complexité et possèdent, elles aussi, une culture qui leur est propre. Cette confrontation entre les deux mondes a également l’avantage de permettre à l’auteur de convoquer un bestiaire impressionnant de diversité, mêlant créatures habituées des romans de fantasy (dragons, vouivres, spectres, fées…), et d’autres plus originales (irques, boguelins, adversarius, quethnethogs…). A toute cette faune magique vient s’ajouter quelques peuplades ou alliés qui séduisent eux aussi par leur variété : c’est le cas notamment des Sossags, tribus primitives qui font tour à tour penser aux fameux Pictes du nord du mur d’Hadrien aussi bien qu’à des peuplades amérindiennes, ou encore des Jacks, paysans rebelles ralliés au Monde Sauvage par révolte contre le système féodal. Le système de magie exposé ici est lui aussi intéressant, l’auteur prenant le temps de bien nous expliquer comment celle-ci fonctionne et d’où les personnages tirent leurs pouvoirs. Les incursions du lecteur dans le « palais de mémoire » du Chevalier rouge sont notamment très astucieuses et permettent de conjuguer efficacement combat physique et ethérien sans que l’on ait l’impression que les deux soient dissociées. L’auteur a également l’intelligence d’éviter là encore tout manichéisme en nous faisant rapidement prendre conscience que les deux sources de magie (celle du soleil jugée pure et positif, et celle du Monde sauvage jugée mauvaise) sont en fait strictement identiques et sont donc totalement éloignées de toutes les considérations morales que l’église voudrait faire peser sur elles.

Des personnages sombres et violents… mais attachants !

Reste après tous ces éloges à aborder la question des personnages qui sont parfaitement à la hauteur du reste du récit. Comme mentionné plus haut, l’auteur reprend ici les principaux éléments propres aux mythes arthuriens, aussi, si les figures emblématiques de la légende ne sont jamais nommées, impossible de ne pas reconnaître en la personne du roi et de la reine celles d’Arthur et de Guenièvre. Le mage Harmonius est bien sûr le célèbre enchanteur Merlin, quant à Jean de Vrailly et le Chevalier rouge, ils incarnent respectivement Lancelot et Mordred. C’est justement ce fils maudit, cet enfant élevé dans la haine et assumant habituellement le rôle peu enviable du traître qui est ici au cœur du récit. Et ma foi le jeune homme est plutôt sympathique ! Promu capitaine de la compagnie en dépit de son jeune âge (qui lui pose parfois quelques problèmes de discipline), le Chevalier rouge compense son manque d’expérience par son intelligence et la qualité de sa formation aussi bien en matière de stratégie que de combat ou de magie (j’avoue que le dégoût prononcé du jeune homme pour tout ce qui touche à l’église et ses réparties mordantes sur le sujet ont aussi beaucoup contribué à me le rendre sympathique). Les autres membres de la compagnies sont eux aussi au cœur du récit et on se perd même un peu au début du roman à essayer de les repérer les uns des autres tant la galerie de personnages introduite par l’auteur est vaste. Et puis, petit à petit, on parvient à identifier un, deux, dix mercenaires auxquels on ne peut s’empêcher de s’attacher (l’Effrontée, le chasseur Gelfred, l’écuyer Micheal, sans oublier bien sûr l’inoubliable Tom la Terreur). Miles Cameron nous dépeint avec talent aussi bien la camaraderie que les tensions qui règnent au sein de la compagnie faite de soldats au caractère et au parcours très différents allant du noble en fuite ou simplement désœuvré, aux voleurs et violeurs, en passant par d’anciens marchands ou paysans. Dans cet univers que l’on pourrait croire exclusivement masculin, l’auteur intègre, enfin, de beaux personnages de femmes : la retorse vieille abbesse, la puissante novice Amicia, l’Effrontée (ancienne prostituée devenue soldate), Mag la couturière…

Miles Cameron signe avec ce premier tome de « Renégat » un roman de dark fantasy époustouflant et incroyablement immersif reprenant de manière originale les principaux éléments de la légende arthurienne pour les réarranger à sa sauce. Le résultat est excellent et je remercie Lutin82 à qui je dois cette excellente découverte que j’entends d’ailleurs rapidement prolonger avec le deuxième tome paru en poche en mai dernier (le troisième volume est lui aussi disponible mais pour le moment uniquement en grand format).

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3 ; Tome 4 ; Tome 5

Autres critiques : Lutin82 (Albédo – Univers imaginaires)