Titre : La chute de la Maison aux flèches d’argent
Auteur : Aliette de Bodard
Éditeur : Fleuve (collection Outre Fleuve)
Date de publication : 2017 (janvier)

Synopsis : Paris n’est que ruines et décombres depuis la Grande Guerre magique qui a opposé les Maisons régnant sur la capitale. Et celles-ci n’ont pas été épargnées : elles ne sont plus que l’ombre de leur splendeur d’antan. La Maison aux Flèches d’Argent fut la plus puissante parmi toutes. Mais sa position est précaire dans l’équilibre fragile qui s’est instauré. Et en son coeur, au sein de Notre-Dame, une malédiction terrible est dissimulée, prête à se déchaîner sur elle. Son destin est désormais lié à celui d’un jeune homme aux mystérieux pouvoirs et d’une nouvelle Déchue.

Ma première expérience avec Aliette de Bodard s’étant révélée plutôt concluante (même s’il semblerait que la suite des « Chroniques aztèques » ne fera finalement pas l’objet d’une traduction), c’est avec curiosité que j’ai décidé de me lancer dans son dernier roman dont l’action se déroule dans notre bonne vieille ville de Paris. Un Paris presque méconnaissable car complètement défiguré par les dégâts causés par la guerre magique que se sont livrées les principales factions se partageant le pouvoir dans la capitale. Les « Maisons » qui ne sont pas sorties trop amochées du conflit cohabitent désormais en plus ou moins bonne intelligence et, si les plus puissantes ne résistent parfois pas à l’envie de continuer à titiller leurs rivales, toutes prennent en tout cas bien soin de ne jamais véritablement mettre en péril le fragile équilibre régnant sur la ville. Des Paris « réinventés », il en existe évidemment déjà des tas : rien que dans la production littéraire française de ces dernières années les exemples sont légion, d’Estelle Faye, à Karim Berrouka, en passant par Maïa Mazaurette jusqu’à, plus récemment encore, Aurélie Wellenstein Si le décor n’a donc en lui-même rien de bien original, l’ambiance dans laquelle baigne cette cité complètement défigurée et traumatisée par la guerre est en revanche nettement moins ordinaire. Et c’est là que réside à mon sens à la fois le plus gros atout de ce roman, mais aussi sa principale faiblesse. Car si l’atmosphère sombre et pesante qui entoure le récit n’a guère de mal à remporter l’adhésion du lecteur, le choix de l’auteur de ne pas s’attarder sur les spécificités de son décor en décevra plus d’un. La majorité des scènes se déroule ainsi dans l’enceinte même de la Maison aux Flèches d’argent, et non dans les rues de Paris dont nous n’avons que de furtifs aperçus (les grands magasins, la Seine et Notre-Dame).

De même, Aliette de Bodard se montre relativement avare en détails concernant son univers et son histoire. On sait qu’une guerre terrible a opposé les Maisons les unes aux autres, que des alliés de l’étranger ont du être sollicités, que les Déchus (comprenez les anges bannis du Paradis) existent depuis un bon moment déjà… mais c’est à peu près tout. Si on devine grâce à quelques mentions qu’il existe effectivement un monde en dehors de Paris, on ne connaît toutefois rien des relations entretenues entres les pays étrangers et les Maisons, ni entre celles-ci et le reste du pays. On ne sait pas non plus d’où elles viennent, ni la manière dont elles sont arrivées au pouvoir… : bref, tout ceci reste pour le moment bien trop flou. Parmi les rares repères fournis, la mention de troupes coloniales envoyées à Paris au moment de la guerre pour servir de chair à canon est en revanche intrigante et permet à l’auteur d’intégrer à son récit des éléments propres à la culture vietnamienne qu’elle connaît bien. Cela se manifeste notamment par la mise en scène de certaines créatures issues de la mythologie asiatique qui côtoient ici des figures plus « traditionnelles », à commencer par les Déchus, anciens anges incapables de se rappeler la raison de leur exil et doté de pouvoirs déclinants (que les lecteurs allergiques à la religion se rassurent, l’auteur se garde bien de mettre l’accent sur l’origine divine de ces créatures). Les mortels lambda qui sont parvenus à survivre à la guerre se mêlent quant à eux sans difficultés à tout ce petit monde mais ne semble en toute honnêteté pas servir à grand chose, à l’exception de ceux capables de manipuler les artefacts remplis de la magie des Déchus. Une magie dont on ne sait, là encore, presque rien et dont les personnages se servent un peu quand et comme ils le veulent, chose qui ne manquera pas de faire tiquer une partie des lecteurs.

Je suis également assez mitigée en ce qui concerne l’intrigue qui démarre de manière fort prometteuse pour complètement s’essouffler au milieu du roman. La faute à un déclencheur franchement bancal, reposant davantage sur le hasard que sur une quelconque planification machiavélique de la part du « méchant » de l’histoire. Celle-ci se perd d’ailleurs très vite dans des sous-intrigues peu passionnantes dont certaines ne semblent servir qu’à retarder la résolution finale qui se révèle bien trop prévisible. Si la lecture ne peut pas vraiment être qualifiée de passionnante, elle n’en est pas pour autant ennuyeuse, loin de là. La plume de l’auteur est fluide, agréable, et propose d’aborder un certain nombre de thématiques vraiment intéressantes (la colonisation, l’exil, l’addiction…). Un mot, enfin, en ce qui concerne les personnages qui possèdent pour la plupart un beau potentiel mais qui ne m’ont, là encore, pas vraiment convaincu. Car si protagonistes comme personnages secondaires possèdent tous une personnalité relativement étoffés, on peine malgré tout à s’y attacher, soit en raison d’un trait de caractère agaçant, soit parce que certaines de leurs décisions manquent de logique. C’est notamment le cas de Séléné, Déchue ayant pris la tête de la Maison aux flèches d’argent, dont les crises d’autorité finissent par devenir lassantes, d’autant plus que la plupart de ses choix lui sont dictés par orgueil davantage que par volonté de préserver sa Maison. Le comportement des autres est plus logique mais leur personnalité manque bien souvent de sel : Madeleine est trop timorée, Emmanuelle trop effacée, Isabelle trop naïve… Les chefs des Maisons Lazare et Aubépine sont en revanche mieux campés mais pour le moment trop peu présents pour que l’on puisse se faire une idée précise de leur véritable caractère.

Vous l’aurez compris, je ressors assez mitigée de cette lecture qui possède dans l’ensemble beaucoup de potentiel mais dont certains aspects demeurent trop peu étoffés pour véritablement parvenir à captiver le lecteur. Les tomes suivants (s’ils font bien l’objet d’une traduction) devraient mettre l’accent sur d’autres Maisons et ainsi, peut-être, développer un peu plus et l’univers. Affaire à suivre, donc…

Autres critiques : Lhisbei (RSF Blog) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres) ; Xapur (Les lectures de Xapur)