Titre : La brèche
Auteur : Christophe Lambert
Éditeur : Fleuve noir / Pocket
Date de publication : 2005 / 2007

Synopsis : 2060. Un grand Network privé relance le concept de la télé-réalité en envoyant des reporters dans le passé filmer des événements marquants du XXe siècle. Le choix se porte sur le Débarquement en Normandie afin de raviver la flamme patriotique des téléspectateurs. Foway, le 5 juin 1944 : munis de faux papiers, un reporter et un historien se mêlent à la masse des fantassins qui embarquent dans les navires de la flotte d’invasion. Bientôt les hommes du futur arrivent en vue des côtes françaises et assistent au spectacle apocalyptique qui s’y déroule. L’horreur de la guerre est bien réelle. Mais au cœur du bruit et de la fureur, une erreur est vite arrivée…

-Bill, qu’est ce qui marche chez nos concurrents en ce moment ?
-Les gladiateurs. Le Car Crash fait aussi de très bons scores. Et puis il y a le phénomène des exécutions capitales. Depuis que le gouverneur du Texas a donné son accord pour qu’on les diffuse en direct, c’est la folie. Ah, j’allais oublier le plus gros succès de la saison : « A la découverte de la musique baroque ».
Mines ahuries de l’assistance.
-Je déconne, précise Bill.

 

Vous pensiez que la télé réalité avait atteint le sommet du mauvais goût ? Attendez un peu de lire le roman de Christophe Lambert ! Nous sommes en 2060 et depuis quelques années le monde de la télévision connaît une véritable révolution suite à une découverte scientifique exceptionnelle : il est possible d’aller explorer le passé ! Oubliées, les bimbos décérébrées et les célébrités ringardes enfermées dans un loft, une ferme, ou je ne sais quel endroit exotique. Terminées, les heures passées à filmer des querelles puériles et des échanges insipides entre des candidats d’une stupidité confondante. Plus de sensationnel, plus de suspens, plus de voyeurisme : voilà le nouveau crédo des chaînes de télé. Pourtant même de cela les spectateurs finissent par se lasser. Assister à la mort de Maryline Monroe ou à l’assassinat de Kennedy c’était excitant au début mais ça ne suffit plus ! Pour la prochaine émission il faut quelque chose de plus audacieux, plus impressionnant… C’est là qu’un jeune ambitieux propose l’idée du siècle : envoyer deux reporters filmer le débarquement des forces Alliées à Omaha Beach en 1944. Tout le monde crie au génie, même les plus réfractaires à ce type de programmation. C’est qu’il s’agit maintenant d’une mission de service civique ! L’occasion de montrer à l’Amérique et à sa jeunesse désœuvrée ce dont étaient capables leurs prédécesseurs par amour pour leur patrie ! Évidemment les choses ne vont pas se passer comme prévu…

Le roman est court (à peine trois cent pages) et extrêmement bien rythmé si bien qu’on se surprend à le dévorer en à peine quelques heures. Christophe Lambert ne s’embarrasse pas de superflus et réduit (comme souvent) son intrigue à l’essentiel. Il en résulte un condensé d’action nous entraînant d’abord dans les coulisses de la chaîne de télévision préparant l’émission puis sur les plages de Normandie aux côtés des soldats américains tentant de briser les défenses allemandes. La documentation de l’auteur est irréprochable et l’immersion convaincante, même si, compte tenue de la brièveté de l’ouvrage, tout n’a évidemment pas pu être abordé (le roman n’atteint pas le degré d’exactitude et de reconstitution de l’excellent diptyque de Connie Willis consacré au Blitz). Christophe Lambert nous dépeint néanmoins l’attaque avec suffisamment de détails pour que l’horreur de la situation vécue par tous ces hommes prenne le lecteur aux tripes : minutage de l’opération heure par heure, présentation de quelques uns des acteurs impliqués (mention spéciale pour le caméo de Robert Cappa), et surtout réactions hétéroclites des soldats sous la mitraille allemande… J’ai en revanche un peu moins accrochée à l’avalanche de robots et autres nouvelles technologies dans le dernier tiers du roman, ainsi qu’au happy end qui clôture le récit (qui parvient malgré tout à nous surprendre jusqu’au bout).

L’un des principaux attraits du roman réside aussi dans le regard acéré que pose l’auteur sur le cynisme régnant dans le monde de la télévision (un milieu qu’il connaît bien pour y avoir lui même travaillé). Les méthodes dépeintes ici vont (à peine) plus loin que celles qui ont cours actuellement et sont dévoilées avec une crudité qui tour à tour amusera ou révoltera le lecteur. Vulgarisation et simplification à l’extrême pour coller aux attentes du public, voyeurisme le plus abjecte pour tirer des larmes ou des rires aux spectateurs, paris réalisés concernant la survie de tel ou tel candidat : le cynisme dont font preuve la chaîne et ses actionnaires ne semble avoir que très peu de limites… « Vous savez tous vers quels périls se dirigent Mitchell et Gary : Omaha Beach, les mines, les mitrailleuses allemandes, une pluie d’obus mortels… La question de notre grand jeu concours sera donc la suivante : d’après vous qui va s’en sortir vivant ? Si vous pensez que Mitch va s’en tirer, tapez 1. Si vous pensez que Gary va s’en tirer, tapez 2. A la clé, après tirage au sort, la coquette somme d’un million de dollars et un voyage-pèlerinage sur les plages du débarquement ! » A noter que l’auteur est depuis revenu sur une thématique similaire dans un autre roman (« Le dos au mur ») dans lequel il imagine un jeu télévisé filmant les tentatives de clandestins pour passer le mur séparant la frontière mexicaine et américaine (tiens, tiens !).

 

Pari réussi pour Christophe Lambert qui signe (comme à son habitude) un roman diablement efficace basé sur une idée pas si farfelue que ça… Un très bon divertissement qui ravira les amateurs de voyage temporel (mais sans doute pas ceux de télé réalité !)

Critique réalisée dans le cadre du Challenge Francofou 4