Des ombres sur le foyer
Titre : Des ombres sur le foyer
Auteur/Autrice : Judith Merril
Éditeur : Argyll
Date de publication : 1950 / 2025
Synopsis : Après une attaque nucléaire massive sur les États-Unis, Gladys, une jeune mère, tente de maintenir sa famille unie. Jon, son mari, est porté disparu et, bien que la société lui refuse ce rôle, Gladys n’a d’autre choix que de devenir la nouvelle cheffe de famille. Mais en est-elle seulement capable, elle, une simple femme au foyer ? Pourtant, à mesure que le temps passe, Gladys commence, bien aidée par ses filles, à entrevoir la force des femmes, jusque-là enfermées dans une société patriarcale. Et si quelques hommes essaient tant bien que mal de faire peser leur ombre tutélaire sur le foyer, une nouvelle ère débute pour le monde, pour Gladys et ses filles.
Pour toutes les femmes.
…
Une fiction de guerre nucléaire des années 1950
Judith Merril est une autrice américaine qui fait aujourd’hui office de précurseuse pour ce qui relève de la place des femmes dans la science-fiction. Son roman « Des ombres sur le foyer » est paru en 1950 et a été traduit pour la première fois en France soixante-quinze ans plus tard grâce aux éditions Argyll. Le texte possède une histoire pour le moins originale puisque la version proposée ici s’avère être non seulement la seule disponible en français, mais surtout la seule à correspondre à la volonté de l’autrice, forcée de composée depuis la parution de son livre avec une fin qu’elle n’avait pas écrite. De quoi ça parle ? « Des ombres sur le foyer » est une sorte de huis-clos mettant en scène Gladys, une mère de famille, ainsi que ses deux filles. Nous sommes à la fin des années 1940 et, si les femmes ont été sollicitées durant le conflit pour participer à l’effort de guerre, la plupart d’entre elles semblent désormais avoir repris leur place de femme au foyer entièrement dévouées à leur famille. Le quotidien de Gladys est ainsi rythmé par les événements mondains auxquelles elle doit participer pour ne pas porter préjudice à l’image de sa famille, mais aussi par les lessives, la cuisine, sans oublier tout ce qui relève de la charge mentale concernant l’entretien du foyer, de son mari et de ses deux filles. Un événement va cependant l’amener à revoir complètement ses priorités puisque, alors qu’elle s’occupe des tâches ménagères, plusieurs bombes nucléaires sont lancées sur les plus grandes villes américaines. Épargnée par les bombardements, la petite banlieue résidentielle où elle se trouve va néanmoins directement subir les conséquences de l’attaque puisque des retombées radioactives ont vraisemblablement touchées tout le pays. Confinées chez elles, Gladys et ses filles se voient contraintes d’attendre les informations fournies par la radio et les patrouilles, sans savoir si le seul homme de la famille est toujours vivant et si leur santé est menacée.
Un huis clos prenant en dépit de son âge
Le roman de Judith Merill est un huis clos efficace qui interroge l’apparition et l’utilisation de l’arme nucléaire ainsi que la politique américaine en la matière. On ne sait rien des ennemis à l’origine de l’attaque ni de la raison pour laquelle les États-Unis ont été visés, mais ces informations ne sont pas nécessaires pour discerner la critique sous-jacente du roman envers la politique impérialiste américaine. Visiblement dépassées par l’ampleur de la catastrophe, les autorités multiplient les messages contradictoires et faussement rassurants mais on sent bien que l’objectif est avant tout d’éviter la panique et non pas d’informer les citoyens et citoyennes. Là encore cette propagande est vivement dénoncée par l’autrice, de même que le discours revanchard et belliqueux de certains personnages qui paraît complètement déconnecté compte tenu de la nature de l’attaque. Le choix d’enfin éditer la fin originalement prévue par l’autrice prend d’ailleurs tout son sens dans la mesure où il ne fait que renforcer cette dénonciation, quand la fin alternative initialement publiée vient au contraire ternir le message en proposant un happy-end incongru. En ce qui concerne la réflexion de l’autrice concernant la place des femmes dans la société, elle paraît nécessairement datée. Nous sommes en effet au début des années 1950, et ce qui paraît relever dans le roman de l’exceptionnel et de l’émancipation nous paraît aujourd’hui tout à fait normal ou au contraire empreint d’un sexisme insupportable. Ce côté un peu désuet ne nuit cependant pas au roman au point de rendre la lecture pénible, et c’est avant tout grâce à son intrigue et le sens du rythme de l’autrice. Le récit met en scène les événements qui suivent la catastrophe presque sans interruption et se déroule dans un seul et même espace : la maison de Gladys. Les seuls interactions entre les personnes confinées et l’extérieur résident dans les visites régulières de la patrouille chargée de collectées les informations de santé des citoyens afin de détecter une éventuelle exposition aux radiations. Quelques visites impromptues viennent également émailler les longues journées et soirées de l’héroïne, rompant ainsi la léthargie que la litanie radiophonique des autorités finit par provoquer.
Des personnages en léger décalage
Quand bien même il ne se passe objectivement pas grand-chose tout au long de l’histoire, le niveau de tension et l’incertitude qui règnent dans la petite maison suffisent à maintenir la curiosité du lecteur en éveil. De nouvelles attaques vont-elles se produire ? Comment vont-elles faire pour s’approvisionner ou faire face à cette fuite de gaz surprise ? L’une ou l’autre des filles de Gladys a-t-elle été exposées à des radiations et va-t-elle voir son état se détériorer soudainement ? C’est l’incertitude sans cesse renouvelée concernant les réponses à ces questions qui incite le lecteur à tourner et tourner encore les pages. Les personnages, eux, sont attachants et on s’identifie sans mal à cette mère de famille dépassée par les événements mais forcée de faire bonne figure devant ses enfants et de continuer à gérer la logistique pour toute la famille. Certains comportements ou encore la façon un peu guidée de s’exprimer des personnages viennent toutefois nous rappeler que le texte date des années 1950. Le personnage de Veda, la domestique noire employée par Gladys pour faire une partie du ménage et s’occuper des filles, illustre bien ce décalage, même si la traduction permet en partie d’atténuer le malaise en adaptant la façon de s’exprimer du personnage pour en gommer les aspérités racistes, malheureusement courantes à l’époque (et parfois encore aujourd’hui). En dépit de ces bémols, le roman demeure intéressant et les personnages tour à tour attachants ou antipathiques, l’opinion du lecteur étant amenée à évoluer au fur et à mesure que la complexité de certains ou certaines se révèle.
Roman paru en 1950 aux États-Unis et édité aujourd’hui pour la première fois en France, « Des ombres sur le foyer » est un ouvrage prenant dans lequel Judith Merril met en scène une attaque nucléaire lancée sur la première puissance mondiale. Véritable huis clos, le récit se focalise non par sur les réactions des grands de ce monde mais sur celles d’une mère au foyer et son entourage, confinés dans leur maison et dans l’incertitude concernant leur possible exposition aux radiations. Si certains aspects du roman dénotent avec notre époque et peuvent paraître quelque peu désuets, on passe malgré tout un très bon moment grâce à une intrigue bien rythmée et un suspens savamment entretenu. La critique sous-jacente de l’autrice de l’impérialisme et de la propagande américaine vaut également le détour, sans doute davantage que les réflexions autour de la place des femmes qui paraissent évidemment un peu datées.
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