Djinn, tome 2 : Mélisende de Jérusalem, la reine maudite

2 mars 2020 1 Par Boudicca

Titre : Mélisende de Jérusalem, la reine maudite
Cycle/Série : Djinn, tome 2
Auteur : Jean-Louis Fetjaine
Éditeur : Fleuve
Date de publication : 2020 (février)

Synopsis : Au temps des croisades, la Terre sainte a tout d’une terre maudite : Francs, Byzantins, Turcs et Assassins ne cessent de s’y affronter. Personne ne semble en mesure d’arrêter l’empereur Jean Comnène, ni le cruel Zengi, qui menacent l’un comme l’autre de déferler sur les royaumes francs. Pour le contrer, Foulque, le roi de Jérusalem, envisage de pactiser avec les Turcs de Damas. C’est sans compter sur son épouse, la reine Mélisende, qui juge cette alliance indigne de son royaume. Pour parvenir à ses fins, la terrible reine devra s’en remettre à des forces plus puissantes, qu’elle, au risque d’éveiller des créatures depuis longtemps endormies… Ce roman, inspiré de faits historiques, dresse un flamboyant portrait de femme, au coeur de la tourmente des croisades.

 

Trois sœurs pour trois royaumes

Grand adepte à la fois d’histoire et de fantasy, Jean-Louis Fetjaine a consacré de nombreux romans à des femmes historiques ou légendaires qu’il place, contrairement au traitement dont elles ont l’habitude, sur le devant de la scène. Après Guenièvre (« Guinevere ») et les reines franques Frédégonde et Breunehilde (« Les reines pourpres »), l’auteur se penche cette fois sur le destin de trois souveraines ayant joué un rôle de premier plan dans l’histoire des états latins d’Orient : les filles du roi Baudouin de Jérusalem. Après Alix, princesse d’Antioche, mise en scène dans « Djinn », ce second tome met en avant Mélisende, reine de Jérusalem, qui fut l’épouse du roi Foulques avant d’exercer le pouvoir en tant que régente suite à la disparition de ce dernier. Assez curieusement, la parution de ce deuxième opus n’a pas fait grand bruit et, plus curieux encore, celui-ci n’est pas présenté comme une suite, ni même édité dans la même collection que le premier (outre fleuve, la collection imaginaire des éditions fleuve). Le roman s’inscrit pourtant pleinement dans le registre de la fantasy puisqu’il met en scène un certain nombre de créatures issues du folklore oriental, à commencer par les djinns qui, s’ils n’apparaissent que brièvement, n’en jouent pas moins un rôle déterminant dans le récit. En effet, le cœur de l’intrigue de cette trilogie réside dans la lutte menée en secret par les djinns contre l’humanité qu’elle cherche à éradiquer en encourageant les penchants destructeurs des hommes. Le chaos et les guerres perpétuelles qui règnent dans la région seraient le résultat de l’influence qu’ils exerceraient sur plusieurs personnages de premier plan à qui ils promettent monts et merveilles afin de mieux les inciter à servir leurs dessins. Outre les filles du roi Baudoin, un jeune homme en particulier attire visiblement leur curiosité, un certain Martin Mazoir, personnage qui semble servir de fil conducteur reliant les parcours des trois sœurs (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le choix de présenter le roman comme indépendant me paraît étrange, dans la mesure où il s’agit sans doute possible de la suite directe de « Djinn » qui mettait pour sa part en scène le père du héros).

Fantasy, croisades et imaginaire oriental

Comme dans le premier tome, et plus généralement dans l’ensemble des romans de l’auteur, ce qui frappe en premier lieu le lecteur est sans aucun doute la qualité de la reconstitution historique. Le pari n’était pourtant pas aisé compte tenu de la complexité des enjeux géopolitiques qui se jouent en Orient au XIIe siècle. La carte présente en début d’ouvrage révélant des frontières sans cesse mouvantes ainsi que la multitude des forces en présence, en est d’ailleurs la preuve ! Jean-Louis Fetjaine parvient néanmoins à nous exposer avec clarté l’identité et les ambitions des nombreux acteurs s’opposant pour le contrôle de la région, de même que l’évolution des jeux d’alliances auxquels se livrent sans arrêt les belligérants. Le roman met ainsi aussi bien en scène les assassins réfugiés sur leur montagne mais n’hésitant pas à se mêler aux conflits en cours pour préserver leurs intérêts, que Zengi, l’abeg de Mossoul et d’Alep, bien décidé à lancer une grande offensive pour reconquérir la Syrie, ou bien que l’empereur byzantin Jean Comnène qui, à sa grande frustration, peine à imposer son autorité sur les états latins d’orient. Ces derniers occupent évidemment une grande partie de la scène dans la mesure où ils se situent au cœur des confits opposant les différentes forces précitées, mais aussi parce qu’ils sont tous placés sous le contrôle d’une des fameuses filles du roi Baudoin : Mélisende règne à Jérusalem, Alix à Antioche (suivie de sa fille, Constance, qui épousera Raymond de Poitier) et Hodierne à Triopoli. L’auteur brasse dans ce deuxième tome une masse importante d’informations tant les événements qui contribueront au déclenchement de la deuxième croisade s’enchaînent à une vitesse folle. Telle alliance est nouée et telle autre rompue, telle ville est conquise et telle autre tombe, tel personnage meurt et tel autre prend sa place… : impossible de s’ennuyer une seule seconde tant les rebondissements sont nombreux et les cartes sans cesse rebattues. En parallèle de ces événements, on suit toujours un membre de la lignée Mazoir, ici le jeune Martin, dont l’auteur se plaît à imaginer le rôle joué en coulisse auprès des grands leaders orientaux de l’époque.

Des femmes de pouvoir, oui mais…

Et les femmes dans tout cela ? Car au delà des bouleversements qui secouent l’Orient du XIIe siècle, c’est avant tout un portrait de femme que semble nous promettre l’auteur en mettant en scène ces souveraines qui, une fois débarrassées de leur époux (que ce soit à cause de la guerre, d’un assassinat ou d’un simple accident), sont parvenues à s’emparer des rênes du pouvoir dans un environnement particulièrement hostile. Or, et c’est là ma plus grande déception, celles-ci demeurent paradoxalement bien trop absentes. Il faut ainsi attendre une soixantaine de pages avant que Mélisende rentre enfin en scène, et on ne la verra ensuite qu’à l’occasion de cinq ou six autres passages plus ou moins longs censés illustrer l’influence grandissante qu’elle exerce sur son époux. Bien qu’elle donne son titre au roman, la reine de Jérusalem n’est donc absolument pas le protagoniste de cette histoire qui met en revanche en scène un beau panel de personnages masculins, qu’ils soient rois, comtes, assassins ou simples jeunes garçons entraînés contre leur gré dans des machinations qui les dépassent. Ainsi, même si le roman se révèle passionnant, on ne peut s’empêcher d’être un peu déçu de voir Alix d’abord, et Mélisende ensuite, n’occuper qu’une si petite part de l’intrigue. C’est d’ailleurs d’autant plus dommage que leur rôle se limite à celui dans lequel les femmes de pouvoir se trouvent trop souvent cantonnées dans l’imaginaire médiéval : Mélisende exerce ainsi une emprise néfaste sur son époux qu’elle manipule grâce à ses charmes, et c’est à cause de cette emprise que des erreurs diplomatiques sont commises et des guerres déclarées. Au lieu d’occuper le devant de la scène, les souveraines servent donc davantage de figures tutélaires néfastes, leur ombre planant sur chacun des volets de cette trilogie.

En dépit de l’étonnement provoqué par le peu de place occupé dans l’intrigue par la femme dont le roman porte pourtant le nom, ce second volet faisant directement suite à l’histoire relatée dans « Djinn » se révèle absolument passionnant. Jean-Louis Fetjaine mobilise tout son talent de conteur pour narrer avec force détails et anecdotes les bouleversements que connût l’Orient du XIIe siècle. Nul doute que le troisième volume, qui devrait être consacré à Hodierne, comtesse de Tripoli, sera du même acabit (avec cette fois un rôle de premier plan pour la troisième fille de Baudouin de Jérusalem… ?).

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 3

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel)

Retour en haut