Nantes, tome 1 : De saint Félix à Gilles de Rais

15 janvier 2020 0 Par Dionysos
Nantes BD 1

Titre : De saint Félix à Gilles de Rais
Cycle/Série : Nantes, tome 1
Auteur : Karine Parquet
Dessinateurs : Kévin Bazot, Cédric Benoist, Émilien François, Sara Nativel et Patrick Tandiang
Éditeur : Petit à petit (Les villes en BD) [site officiel]
Date de publication : 6 octobre 2017

Synopsis : Plongez au cœur de l’histoire mouvementée de Nantes en suivant les péripéties d’une amulette divine, et découvrez comment la ville, depuis l’Antiquité jusqu’au XVe siècle, fut convoitée puis désertée jusqu’à devenir la fameuse Cité des Ducs.
Fourmillant d’anecdotes et de détails authentiques, ce docu-BD transformera le regard que vous portez sur la ville !

— À t’écouter, il ne fait plus bon être gaulois…
— Romains, Gaulois… qu’importe ! L’avenir, c’est l’empire.

Comme beaucoup d’autres villes, Nantes possède une très riche histoire sur plusieurs millénaires. Cette bande dessinée tente d’en faire connaître une partie.

Beau principe de collection

Sur le principe, nous avons là l’exemple d’une très belle collection. Chaque ville française peut largement prétendre à raconter une riche histoire urbaine et Nantes a ainsi droit à une trilogie d’albums pour narrer des récits en lien avec les Bretons du Moyen Âge, quelques ou Jules Verne plus récemment. Les éditions Petit à petit organisent cette collection de façon épisodique et on a vu fleurir ces albums dédiés à de grandes villes françaises, souvent à l’aide de soutiens locaux. Cette collection présente, en plus d’un récit BD, quelques pages documentaires toujours utiles, à l’image de ce qu’avait lancé la collection Explora de Glénat sur les explorateurs. Clairement, les auteurs n’y sont pas recrutés pour être mis en avant, leurs noms n’étant même pas présents sur la couverture : il n’empêche que Karine Parquet est au scénario ; Patrick Tandiang a fait la couverture ; Kévin Bazot, Cédric Benoist, Émilien François et Sara Nativiel ont réalisé les dessins. Cette dernière liste de noms peut paraître longue, mais c’est parce que le scénario est divisée en plusieurs petits récits, ce qui permet de faire travailler plusieurs dessinateurs en même temps sur des récits indépendants les uns des autres. L’harmonie n’en est pas facilitée, mais comme nous passons plusieurs siècles d’histoire, ce n’est pas incohérent pour autant. Cela donne à la fin des résultats très divers, avec quelques passages très inspirés, très dynamiques, et d’autres qui le sont beaucoup moins (notamment sur deux récits clairement réalisés trop vite), heureusement l’éditeur précise à chaque fois quel dessinateur a fait quel récit.

Des partis-pris hagiographiques

Assez rapidement, le lecteur peut se rendre compte que les choix opérés dans la vaste histoire de la ville sont faits pour la mettre en valeur. Faire une hagiographie pour défendre une ville peut malheureusement se tenir et se justifier, c’est un petit peu un ouvrage de commande, donc on peut largement s’en douter à l’avance. Toutefois, en plus de cela, on remarque également le choix de ne pas parler de la ville pré-ère chrétienne (peu de sources certes, mais tout de même, rien !). La quatrième de couverture promet un ouvrage « fourmillant d’anecdotes et de détails authentiques », c’est vrai (d’ailleurs au point qu’on peut avoir l’impression qu’il y aurait comme une liste de noms et de lieux à faire rentrer dans les cases) mais sur le mode « oui, mais » : le parti est pris de surtout se focaliser sur quelques aspects très orientés, à commencer par la religion catholique. Il y en a vraiment beaucoup, beaucoup, cela déborde au point d’être focalisé dessus sur la majorité des récits choisis (le martyr des enfants nantais, saint Félix, saint Gohard, prodige de Barbetorte, etc.).

Ces écrits qui nous Bern

Comme j’ai déjà pu le dire dans d’autres critiques d’ouvrages historiques, à l’image des émissions de Stéphane Bern (Secrets d’Histoire), Christine Bravo (Sous les jupons de l’histoire) ou de Franck Ferrand (L’ombre d’un doute), cette bande dessinée mise avant tout sur une histoire faite de « grandes figures » : il y aurait eu de grands comtes, de grands évêques qui auraient « fait » la ville. Certes, les sources que nous conservons font d’abord parler les dominants politiques, économiques et sociaux, mais quand on fait de l’histoire, le but est justement de passer outre cela et de tenter de coller au maximum à la réalité telle qu’on peut la retrouver. Une source, ça se questionne, ça se travaille, ça ne se plaque pas tel quel comme si ça avait été écrit la veille ; pareil pour une chronique du XIXe siècle sur le Moyen Âge, c’est pourtant évident que son point de vue doit se questionner ! Ici, ce qui n’est pas en faveur des classes dominantes est gommé, les classes populaires sont invisibilisées (ou bien ne font que réclamer protection) et l’impression générale transmise est que s’il n’y a pas de dirigeant autoproclamé pour guider les masses, celles-ci ne font rien : au lieu d’une riche histoire urbaine, on a donc une histoire des riches urbains… Sur autant de récits à propos d’une ville, sur pas loin de 1500 ans, c’est quand même réducteur pour le moins, choquant voire complètement trompeur. C’est dommage, car sur un tel sujet, il y a moyen de faire vivre une Histoire bien plus égalitaire et tout aussi vendeuse : les bagaudes, ces troupes de paysans sans terre qui se révoltent contre l’administration romaine ; les commerçants du VIIe siècle qui échangent avec les peuples anglo-saxons ; la « bretonitude » de Nantes au IXe siècle ; la « neutralité » de Nantes durant la Guerre de Cent Ans, le soulèvement de 1378 puis le siège de Nantes de 1380 ; il y a de quoi varier des traditionnelles querelles de puissants (comtes contre évêques, Église contre tourmenteurs, etc.).

Pour résumer, ce n’est pas parce que l’ouvrage se veut vulgarisateur qu’il a le droit d’être aussi réducteur, aussi orienté tout en se faisant passer pour neutre, et surtout de nous faire passer en douce une idéologie particulièrement conservatrice. Il n’empêche que le principe d’un album sur Nantes au haut Moyen Âge vaut tout à fait le coup, mais comme à chaque fois qu’on parle d’Histoire, il y a un équilibre à trouver.

Voir aussi :
Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques :

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