Cela fait maintenant de nombreuses années, depuis la publication du « Monde inverti », que les ouvrages de Christopher Priest rencontrent un large succès aussi bien dans sa contrée natale, l’Angleterre, qu’en France. Toujours abondamment publié actuellement (un recueil serait à paître prochainement chez Le’Bélial), l’auteur se distingue par la complexité de la construction de ses récits et surtout par sa fascination pour les faux-semblants, les doubles réalités. Reçu début novembre à Nantes à l’occasion du festival des Utopiales, il a fait l’honneur à ses lecteurs français d’une conférence animée par Xavier Mauméjean et dans laquelle il est entre-autre revenu sur son travail d’écriture ainsi que sur ses thèmes de prédilection.

Utopiales 2014 Christopher PriestPhoto ActuSF

 

Quel rapport l’auteur entretient-il avec son œuvre ?
Ce serait mentir que de dire qu’il n’y a pas de lui sans ses romans, mais en même temps il ne faut pas perdre de vue le fait qu’il doit avant tout s’agir d’œuvres de fiction. Cela ne l’empêche pas de s’inspirer de tout ce que l’entoure dans la vie réelle. Il parle d’un « morceau de glace dans le cœur » que posséderaient tous les écrivains et qui les pousseraient à avoir toujours besoin de savoir ce qu’il se passe, même s’il s’agit de quelque chose de terrible et de douloureux.

Que représente pour lui son travail d’écriture ?
L’écriture est pour lui quelque chose de très sérieux, c’est une passion et l’engagement de toute une vie. Sa première réaction lorsqu’il envisage d’écrire un livre, c’est de se demander quel roman il aurait lui-même, en temps que lecteur, envie de lire. Il estime d’ailleurs que l’action de lire est presque aussi créative que celle d’écrire car l’imagination que l’on doit développer pour que l’histoire prenne vie dans notre tête s’apparente, dans une certaine mesure, à la démarche de l’auteur lorsqu’il élabore son récit. Personne ne lit un livre de la même façon, et c’est cela qui rend la chose aussi fascinante.

La séparation

On sent chez lui une indéniable fascination pour l’Histoire…
Il est évident pour lui que l’on ne peut pas mettre de côté ce que l’histoire nous a appris : « Ceux qui ignorent les erreurs de l’histoire sont condamnés à les répéter ». Toutefois, en tant que romancier, il dispose de davantage de liberté que les historiens. Il opte ainsi pour l’uchronie avec « La séparation » en revenant sur un épisode généralement inconnu de la Seconde Guerre mondiale : la fuite d’un haut dignitaire nazi en Écosse. Son envie d’écrire sur cette période vient surtout du fait qu’il a grandi sans avoir connu la guerre mais en ayant malgré tout à subir ses conséquences (reconstructions, changements politiques, sociaux…)

Certains thèmes reviennent constamment dans ses œuvres : la mémoire, l’identité, la gémellité… Pourquoi ?
Il y revient sans cesse car il a l’impression qu’il n’en a jamais fini avec eux. La plupart de ses romans proposent une réflexion sur les notions de réel et de vrai. Lui-même estime que, même s’il pense connaître certaines choses, rien n’indique qu’elles soient réelles pour autant. Dix témoins d’un même événement ne vont pas le relater de la même façon, et c’est justement cela qui l’intéresse pour ses romans. Ils sont une sorte d’expérimentation sur cette question.

Il met en scène le monde de la magie dans « Le Prestige », pourquoi cet univers l’attire-t-il ?
Les gens apprécient la magie et la trouvent comique. Il trouvait intéressant de justement mettre en scène des personnages qui prendrait cela très au sérieux et a donc créé ces deux prestidigitateurs qui vont se livrer une lutte sans merci afin de savoir lequel des deux est le plus talentueux. Le roman possède un côté ludique mais aussi obsessionnel. Il y a pour Christopher Priest une grande similitude entre l’écrivain qui écrit ses romans et le magicien qui prépare ses tours.

Le_Prestige_Folio_SF

La question du témoignage occupe également une place essentielle dans la plupart des ses ouvrages…
C’est effectivement le cas, que ce soit dans « La Séparation » où le protagoniste découvre le récit de cette fuite d’un officier nazi par le biais du témoignage d’un témoin clé de l’événement, aussi bien que dans « Le Prestige » puisque l’essentiel du roman se base sur les journaux tenus par les deux prestidigitateurs, ou encore « La fontaine pétrifiante ». On en revient à la question du vrai et du réel évoqué plus haut : un même événement ne va pas être vécu ou interprété de la même façon par plusieurs personnes. D’où l’intérêt de confronter les points de vue et les témoignages.

Quels artistes ou personnages illustres l’ont inspiré ?
Christopher Priest explique être fasciné par le personnage de Churchill à qui l’on doit de très beaux textes, ce que beaucoup de gens ignorent aujourd’hui. Il voue également une grande admiration à H. G. Wells à qui il rend hommage dans « La machine à explorer l’espace », même s’il avoue préférer les œuvres de jeunesse de l’auteur plutôt que tout ce qu’il a pu écrire par la suite. Il apprécie également particulièrement le cinéma de David Lynch, selon lui le réalisateur américain le plus intéressant actuellement, car il choisit de poser des questions à ses spectateurs plutôt que de lui apporter des réponses.