A la conférence consacrée à la colonisation et ses conséquences sur les populations d’Amérique du Sud a suivi samedi 12 octobre dernier une intervention de Sébastien Baud, ethnologue et auteur de « Faire parler les montagnes » qui est revenu dans le cadre de la 25e heure du livre sur le chamanisme andin.

2013.10.12 25e Heure du Livre du Mans (16)

Comment pourrait-on définir le chamanisme ?

Il est très difficile de proposer une définition précise du chamanisme car il est important de comprendre qu’il existe autant de chamanisme que de société. Les fonctions du chamane sont nombreuses et très variées mais on pourrait le qualifier de « praticien de l’aléatoire » : en cas de chute, de perte d’un animal, avant de planter les récoltes…, c’est à lui que l’on fait appel. Il est un intermédiaire entre le monde des hommes et celui des esprits, ce qui implique qu’il ne peut exister que dans des sociétés à « imaginaire multiple », c’est-à-dire où les montagnes, les forêts ou les végétaux ont un double immatériel, autrement dit une âme, un esprit. Sébastien Baud est pour sa part spécialiste du chamanisme au Pérou. Il raconte que sa rencontre avec un chamane andin capable de « faire danser les étoiles » dans le cadre d’un rituel de divination, a été particulièrement déterminante pour lui.

En quoi consiste le rituel de « transe possessive » qu’accomplissent les chamanes ?

Il s’agit d’un rituel présent dans différentes régions du Pérou et qui consiste à faire parler les esprits. La cérémonie se déroule dans une petite pièce obscure sans fenêtre et dont on a recouvert la porte avec une couverture afin de faire rentrer le moins de lumière dans la pièce meublée uniquement de deux tables et d’un tabouret. Sont présents lors du rituel le chamane mais aussi son public, composés de gens curieux d’y assister ou d’entendre ce que les esprits ont à dire. Le chamane rentre dans la pièce et va effectuer deux appels : le premier dédié au roi des messa, la plus haute montagne, afin de recevoir l’autorisation de pratiquer le rituel ; le second à la Terre-Mère afin de lui demander de s’occuper de son esprit le temps du rituel. Le chamane siffle à la fin de chaque appel, et lorsque le deuxième se termine, le public récite le Notre-Père. Un bruit se fait ensuite entendre de la terre, de loin, et semble se rapprocher. Le vent se lève dans la salle et on entend le bruissement des ailes de l’oiseau-esprit qui arrive. Celui-ci se pose sur l’une des tables et se présente. Le même bruit d’aile se fait ensuite entendre, mais cette fois de derrière les murs de la pièce. Un autre esprit s’avance et se présente, puis un autre. Il s’agit des doubles immatériels des montagnes qui se mettent alors à parler au public à travers le chamane.

Que ressentent chacun des différents types de participants au rituel ? Que voient-ils ?

Le public prétend voir des êtres qui ont un double physique qui feraient 50cm de haut, auraient des plumes, des ailes, et seraient par conséquent mi-homme mi-animal. Les apprentis chamanes, eux, expliquent voir les murs trembler, onduler. Ils se sentent ensuite soulevés alors que l’esprit les traverse et perdent ensuite conscience pour ne se réveiller qu’une fois le rituel terminé. Les chamanes expérimentés, pour leur part, racontent que lors du rituel, leur esprit (animu) s’échappe loin de leur corps pour vadrouiller (rencontrer les morts, discuter avec d’autres esprits…). Leur corps est alors possédé par les esprits de la montagne qui le leur rendent à la fin du rituel.

Avez-vous vous-même assisté à ce type de rituel et quels en sont vos souvenirs ?

L’ethnologue explique avoir assisté à plus d’une centaine de rituels de ce type sans jamais avoir lui-même expérimenté l’état de transe. Il confesse cela dit avoir été témoin de moments très forts, et parfois difficile à interpréter pour un esprit cartésien.

Faire parler les montagnes

Pourquoi se rituel et quelle est le rôle du chamane, outre celui de prêter son corps ?

Le chamane est avant tout un joueur. Pour que le rituel soit efficace, il doit jouer avec les perceptions du public et mettre en place un véritable univers, une cosmogonie. Le rituel est avant tout une mise en scène, un jeu symbolique. On retrouve des pratiques similaires chez tous les chamanes, même si la nature des esprits diffère d’un lieu à un autre (dans la forêt amazonienne se sont par exemple surtout des esprits animaux ou végétaux, tandis que dans les Andes montagneuses se sont essentiellement ceux des montagnes ou d’animaux tels que le condor).

Y a-t-il lors de ce rituel absorption de substances hallucinogènes ?

Non, si ce n’est la feuille de coca qui n’a aucun effet psychotrope.

Comment devient-on chamane dans les Andes ?

Il existe deux façon de devenir chamane : la première consiste à se rendre chez un chamane et demander à être initié en devenant son aide ; la seconde consiste à être frappé par la foudre et survivre. Lors de cet événement, les chamanes expliquent que la foudre les frappe simultanément trois fois. Lors du premier coup, leur corps est démantelé tandis que leur esprit effectue un voyage au sommet ou à l’intérieur des montagnes où ils sont initiés et reçoivent des dons intérieurs qui feront d’eux des chamanes. Le second coup de foudre rassemble ensuite tous leurs membres, tandis que le troisième et dernier provoque leur réveil. Le nouvel élu se présente ensuite à un chamane en fonction pour prolonger son initiation afin d’« irriguer ce que la foudre a semé ». Il va alors aller se baigner dans un lac de montagne, au plus près du savoir chamanique, et poursuivre son initiation. Celle-ci est particulièrement longue, si bien que pour certains seize années sont nécessaires pour maîtriser le rituel de l’appel des esprits. L’ethnologue insiste également sur le fait que les chamanes sont de grands voyageurs, si bien que beaucoup se rendent lors de leur initiation en Amazonie, lieu qui renfermerait le vrai savoir des chamanes. L’explication remonte au temps de la conquête puisqu’on raconte qu’à l’arrivée des Espagnols, les chamanes se sont retirés en Amazonie en emmenant avec eux non pas de l’or comme le prétendent toutes les légendes concernant l’Eldorado, mais leur inestimable savoir.

Pour quelles raisons va-t-on voir un chamane ?

La raison la plus fréquente pour laquelle on va consulter un chamane est la sorcellerie, c’est-à-dire suite au rapt de son esprit par l’esprit affamé de la montagne. Le comportement individuel de l’individu est toujours à l’origine du problème, et généralement la cause du rapt est l’oubli d’offrandes fournies à la montagne. Pour récupérer l’esprit de son patient, le chamane va alors offrir un échange culinaire complexe (qui peut aller jusqu’à trente-trois ingrédients) qui sera brûlé ou enterré en échange de l’animu.

Machu P 2

Quel comportement adoptent les jeunes andins d’aujourd’hui à l’égard du chamanisme ?

Il y a eu une grosse période de creux lors des années 1970-90 pendant laquelle les jeunes se sont détournés des pratiques de leurs ancêtres. Puis, avec l’apparition d’un « tourisme chamanique » dont les Occidentaux semblent être devenus friands, les jeunes ont vu un nouvel intérêt dans l’héritage de leurs pères. L’émergence de ce type de tourisme a eu plusieurs conséquences, à commencer par l’installation de plus en plus de chamanes en milieu urbain ainsi que par la multiplication de charlatans. La survivance des chamanes aujourd’hui s’explique d’abord par le fait que ce sont avant tout des « passeurs de culture ». Ils sont constamment au-delà de la modernité, au plus près du savoir, si bien qu’on ne peut jamais parler de « chamanisme traditionnel ». Le chamanisme est en constante évolution.

Pour télécharger le podcast correspondant : Le chamanisme andin.