Parmi les nombreux cours du soir organisés cette année aux Utopiales, nous nous sommes laissés tenter par celui animé par Xavier Mauméjean sur « L’amour et le temps dans la littérature ». Un vaste sujet qui collait parfaitement avec la thématique du festival de cette année : le temps. Ce cours ayant été organisé le jeudi soir, le public n’était pas trop nombreux, aussi est-ce en petit comité que nous avons pu assister à cette conférence fort intéressante dont nous sommes ressortis la tête pleine de références. Petit compte rendu de cette heure passée avec Xavier Mauméjean (les éditions mentionnées entre parenthèses sont celles proposant la version la plus récente du roman)

Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que l’amour est un sentiment avant tout dirigé vers l’avenir, puisque, lorsqu’on est amoureux, on a toujours tendance à se projeter, à imaginer différents futurs possibles. Il arrive aussi que la relation amoureuse se nourrisse de l’absence de la personne aimée plus que de sa présence. Dans « L’être et le néant », Sartre évoque une expérience qui illustre bien cet aspect : un homme arrive cinq minutes avant l’heure à laquelle il doit rencontrer sa belle et, jusque là, tout se passe bien. Mais à l’heure dite, elle n’est pas encore là et, au fur à mesure que le retard se prolonge, la qualité du présent est peu à peu modifiée par cette absence qui, paradoxalement, rend la personne aimée de plus en plus présente. Vivre une relation amoureuse avec une personne qui appartient au passé, c’est donc porter cette relation du futur vers le passé qui devient alors de nouveau possible d’exploration. C’est là tout l’intérêt du voyage temporel qui a permis à quantité d’histoires d’amour de devenir possibles. Voici une petite liste non exhaustive des œuvres de qualité écrites après 1970 et abordant cette thématique (prenez garde, il risque d’y avoir quelques spoilers ici ou là)

Le voyageur des siècles – Noël-Noël (Hachette, bibliothèque verte) – 1971

Le roman relate l’histoire d’un scientifique visité par son descendant venu du futur qui lui dévoile un moyen de voyager dans le temps à l’aide d’un miroir permettant d’explorer des scènes du passé. Il tombe alors sur une certaine Catherine qui vit au moment de la révolution française et en tombe amoureux. Lorsque celle-ci menace d’être guillotinée, il tente désespérément de la sauver mais échoue. Il retente alors l’expérience, qui est cette fois couronnée de succès, mais provoque ainsi une uchronie dans laquelle la monarchie française perdure. L’intérêt de ce roman réside dans le fait que l’entreprise du voyageur temporel est un échec amoureux complet : Catherine ne tombe pas du tout sous son charme et se trouve au contraire très bien auprès de son mari. De plus, la fin est particulièrement cynique puisque le héros finit par tomber amoureux d’une autre femme qui ressemble trait pour trait à Catherine : les deux femmes deviennent interchangeables. Paru en 1971 dans la collection de la bibliothèque verte (et non republié depuis), ce roman a également fait l’objet d’une adaptation pour la télévision mais avec une fin différente.

Le jeune homme, la mort et le temps – Richard Matheson – 1977 (Folio SF)

Le texte prend la forme d’un manuscrit écrit par le héros, atteint d’une tumeur au cerveau, et découvert par son frère. Il raconte comment, en arrivant dans un hôtel, il est tombé amoureux d’une actrice de la fin du XVIIIe et comment il a tenté de la rejoindre dans le temps. Le texte présente plusieurs intérêts, à commencer par le moyen par lequel il va réussir à remonter le temps : le conditionnement mental. Le héros va tenter de recréer le plus exactement possible le cadre de l’époque au point de convaincre son cerveau qu’il s’y trouve effectivement (ce sera ainsi une simple pièce de monnaie du XXe siècle oubliée dans une poche qui va le sortir de son conditionnement). Le second intérêt du roman réside dans le fait qu’on ne sait finalement pas trop s’il s’agit bien d’un voyage temporel ou d’une simple hallucination provoquée par la tumeur du personnage. Pour Xavier Mauméjean il s’agit sans aucun doute de l’un des plus beaux romans d’histoire d’amour dans le temps, et celle-ci a d’ailleurs été adapté au cinéma dans les années 1980. (conseil bonus de l’auteur : n’achetez pas la version Omnibus dans laquelle il manque un feuillet, celui relatant justement la première rencontre entre le héros et l’actrice, suite à une erreur d’impression).

Replay – Ken Grimwood – 1986 (Point)

Le roman débute avec la mort du héros qui se réveille en 1963 dans son corps de 18 ans, mais avec tous ses souvenirs. Il va ainsi avoir la possibilité de vivre plusieurs vies et, à chacune de ses morts, il se réveille à nouveau mais de plus en plus tard par rapport à la date de son premier « replay ». Il finit par rencontrer une femme qui, comme lui, connaît cette expérience mais pas au même moment que lui : leur chemin vont donc se croiser de vie en vie mais, en fonction du moment de leur rencontre, elle connaît ou bien ignore qui il est. C’est justement là que réside tout l’intérêt de ce roman, le héros étant condamné à perpétuellement reconquérir l’objet de son amour. L’ouvrage vient tout juste d’être réédité en poche et Xavier Mauméjean a insisté à plusieurs reprises sur le fait qu’il s’agissait d’un roman culte qu’il fallait absolument avoir lu.

Le temps n’est rien – Audrey Niffenegger – 2003 ( J’ai lu)

Le roman relate l’histoire de Claire et Henri, un couple heureux, si ce n’est que ce dernier a la capacité de voyager dans le temps, sans vraiment pouvoir se contrôler. Il rend ainsi périodiquement visite à une petite fille qui est en fait sa future femme, Claire, qu’il va suivre tout au long de son enfance et adolescence, tout en vivant véritablement avec elle dans le présent. Le roman est intéressant dans le sens où il propose une véritable réflexion sur le déterminisme. Il a été adapté au cinéma en 2009 avec Eric Bana et Rachel McAdams sous le titre « Hors du temps ».

Les vies parallèles de Greta Wells – Andrew Sean Greer – 2013 (Édition de l’Olivier)

On y suit la vie de trois femmes nommées Greta, une vivant en 1918, une en 1941 et l’autre en 1985 et qui vont tour à tour permuter d’une époque à l’autre. Ce roulement permet à chacune d’essayer une vie différente qui se passe plus ou moins bien selon la Greta, celles-ci étant plus ou moins indépendantes ou plus ou moins tolérantes en fonction de l’époque dont elles viennent. Ce qui est intéressant c’est que la relation qu’elles entretiennent avec leur mari (toujours le même homme mais, là aussi, avec un caractère différent d’une époque à l’autre) change ainsi complètement en fonction de l’époque d’origine de l’héroïne.

Et une petite lecture bonus : L’échange – Allan Brennert -1991 (Folio SF)

Il ne s’agit pas vraiment ici de voyage temporel mais plutôt de deux temps parallèles : dans l’un le personne à renoncé au théâtre et peine à se contenter de sa petite vie tranquille avec son amour de jeunesse ; dans l’autre, il est devenu une grande star mais regrette ses écarts et repense à cette femme qu’il a aimé adolescent. Les deux vont alors avoir la possibilité de permuter leurs vies.

A noter qu’à l’occasion des nombreuses rétrospectives organisées cette année, nous avons pu voir ou revoir plusieurs films jouant également avec le temps et faisant la part belle à l’amour et/ou aux voyages temporels, à commencer par « Eternal Sushine » avec Jim Carrey et Kate Winsley, ou encore « L’effet papillon » avec Ashton Kutcher et Amy Smart.