Sean Murphy fait sans conteste partie des dessinateurs les plus en vogue dans le milieu du comics outre-atlantique. Alors que la publication de Batman White Knight est commencée depuis quelques semaines seulement aux Etats-Unis, le génial auteur de Punk Rock Jesus et illustrateur de Joe, l’aventure intérieure, d’American Vampire Legacy, de The wake et plus récemment en France de Tokyo Ghost, m’a fait le plaisir de m’accorder une interview exceptionnelle (en anglais bien évidemment) lors de sa venue au festival Quai des Bulles de Saint-Malo de cette fin octobre. Croulant sous les projets, nous ne le reverrons sans doute pas de sitôt. Tous mes remerciements encore à Sean Murphy et aux Editions Urban comics pour avoir organisé cette entrevue.   

 

    Le Bibliocosme : J’ai lu qu’au début de votre carrière, vous avez travaillé dans le milieu du jeu vidéo. Qu’est-ce qui vous a fait revenir au comics?
    Sean Murphy : Alors je n’ai travaillé dans le milieu du jeu vidéo qu’une seule fois, c’était après que j’aie commencé ma carrière dans les comics. J’ai d’abord fait du comics, mais j’ai décidé de faire un jeu pendant quelques mois. Tout simplement, je commençais seulement ma carrière et j’avais besoin d’argent et des factures à payer !

 

    Le Bibliocosme : C’était sur quel jeu?
    Sean Murphy : Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je n’arrive même pas à m’en souvenir. C’était un jeu de tir ! Ah, c’était Soldier of Fortune 2 ou 3. C’était un très mauvais jeu. C’est sorti en même temps qu’un jeu Halo et, bien sûr, Halo finit toujours par l’emporter.

 

    Le Bibliocosme : Il y a quelques années maintenant, vous avez écrit et dessiné Punk Rock Jesus, est-ce qu’il n’a pas été difficile d’écrire sur la politique et la religion dans le contexte américain ?
    Sean Murphy : C’est certain, j’ai justement beaucoup aimé travailler sur ces sujets, j’aime les thèmes qui proposent du challenge. Aux États-Unis il y a une vraie résistance à l’athéisme, une grande partie de la population est très religieuse. Punk Rock Jesus a en réalité été mieux accepté en Europe qu’aux États-Unis. Au début d’ailleurs, l’éditeur n’était pas très tenté à l’idée de publier une bande dessinée sur ces sujets là.

 

    Le Bibliocosme : Et à propos de la science et la religion ? Ce sont également des thématiques sensibles aux États-Unis et très présentes dans l’album.
    Sean Murphy : Oui c’est juste. C’est bien pour ça que l’album s’intitule Punk Rock Jesus, l’idée c’était d’aller un peu contre les règles établies. Et à vrai dire, je n’avais pas de grand espoirs sur les ventes de cette histoire, j’avais surtout envie de le faire. Je devais le faire, l’exprimer à travers l’écriture et le dessin.

 

    Le Bibliocosme : Comment a-t-il été accueilli en fin de compte aux États-Unis ?
    Sean Murphy : Et bien en fait, il a été très bien accueilli. Mais peut-être mieux encore en Europe et particulièrement en France. Je pense que les Français sont beaucoup plus ouverts que les Américains. C’est ici que la Révolution a éclaté après tout. Et vous savez, les États-Unis ne sont vraiment pas un pays bien placé aujourd’hui pour tout ce qui touche à la religion et à la politique.

 

    Le Bibliocosme : Est-ce que ces sujets ne sont justement pas plus d’actualité que jamais ? Pensez-vous qu’il aurait été plus difficile d’écrire Punk Rock Jesus aujourd’hui ?
    Sean Murphy : Oui ils sont sans doute encore plus actuels aujourd’hui. Mais je pense au contraire qu’il ce serait beaucoup plus simple d’écrire dessus en ce moment, parce que le pays est tellement divisé à propos de ce que Trump a fait et continue de faire. On me disait à l’époque qu’il serait sans doute trop compliqué d’en faire un film ou une série par exemple. Aujourd’hui avec Trump et les réactions qu’il suscite, un tel projet serait peut-être plus facilement accepté.

 

    Le Bibliocosme : Une réédition de Punk Rock Jesus est justement sur le point de sortir en France avec nouvelle couverture, comment cela s’est-il fait ? Est-ce qu’Urban Comics vous a demandé une nouvelle illustration ?
    Sean Murphy : Eh bien c’est la première fois que j’en entends parler en fait. Il ne m’ont pas dit !

 

    Le Bibliocosme : C’est pour un anniversaire. Il aura une couverture rose et jaune je crois.
    Sean Murphy : Ah oui, c’est pour leur cinq ans! Ils rééditent quelques uns de leurs albums préférés. Et ça je l’ai vu en fait ! (rires)

 

    Le Bibliocosme : Aux États-Unis, les comics sont publiés par chapitres, ce qui n’est pas le mode de publication le plus habituel en France. Que pensez-vous de ce format d’édition ?
    Sean Murphy : Je préfère de loin les éditions comme celles d’Urban Comics, j’aime l’idée de proposer une collection complète. Je n’ai jamais compris à vrai dire ce choix vendre les comics dans ce format très court et souple à collectionner. Je sais qu’historiquement, c’est sous ce format qu’ils sont publiés, que c’est comme cela que le comics a survécu. Mais si je devais choisir, je les publierais plutôt en volumes complets et avec une couverture rigide.

 

    Le Bibliocosme : Vous étiez très critique vis à vis des thèmes que qui ont été évoqués précédemment dans Punk Rock Jesus. Dans Tokyo Ghost, qui est votre dernier album paru chez nous, vous critiquez fortement l’addiction aux technologies, aux écrans et à l’information. Est-ce ainsi que vous percevez notre société, ou est-ce ce qu’elle risque de devenir dans un futur proche ?
    Sean Murphy : C’est surtout le scénariste Rick Remender qui voulait soumettre cette idée, mais c’est un sujet sur lequel nous étions effectivement tous les deux d’accord. Mais oui, c’est aussi mon avis, je pense d’ailleurs qu’on s’inquiète tous un peu. Plus on est connecté, plus le risque d’un virus général est possible. Imaginez qu’un jour vous ne puissiez tout simplement plus ouvrir votre propre porte. C’est dangereux tout simplement. Et il faut certainement s’en inquiéter, dans une certaine mesure évidemment.

 

    Le Bibliocosme : Quelles ont été vos inspirations pour illustrer Tokyo Ghost ? Des films de science-fiction ? D’autres comics ? Des mangas peut-être ?
    Sean Murphy : J’adore la façon qu’ils ont dans le manga en général de dessiner et mettre en scène l’action, les voitures aussi. C’est très beau, très esthétique. Je regarde aussi beaucoup du côté des artistes européens, français, italiens… ou encore sud-américains. Pas tellement du côté des comics américains en revanche. Mais ma principale source d’inspiration reste le cinéma en règle générale. Pour ce qui est de l’écriture, je regarde également beaucoup de documentaires, des trucs un peu ennuyeux parfois même. L’histoire de Batman White Knight requiert par exemple dans sa conception une compréhension du fonctionnement du monde politique, ou sur des thèmes comme la justice sociale.

 

    Le Bibliocosme : Tokyo Ghost me fait un peu penser à Blade Runner par exemple.
    Sean Murphy : Visuellement, Blade Runner a effectivement été une très grande influence, j’ai d’ailleurs adoré le dernier film, que j’ai même préféré. Mais tellement de choses depuis des années ont été inspirées par ce film !

 

    Le Bibliocosme : Est-ce que Rick Remender et vous avez toujours eu l’idée de faire deux volumes pour Tokyo Ghost ? Avec ces villes et ces atmosphères qui ont été créées pour cette histoire, j’ai l’impression qu’il pourrait y avoir encore beaucoup de choses à faire.
    Sean Murphy : En fait à l’origine, Rick Remender et moi avions même l’idée d’une série plus courte encore, de quatre chapitres seulement. Il a finit par me convaincre d’en faire une histoire finalement deux fois plus longue. En général, il faut voir aussi que quand on publie un second volume, le premier continue aussi de mieux se vendre. Pour une question de marketing, nous nous sommes dit qu’il était possible et souhaitable d’en faire un deuxième. En revanche, nous n’avons pas pour projet de faire une suite à Tokyo Ghost. C’est terminé pour de bon. Peut-être qu’un autre dessinateur serait prêt à prendre à prendre la relève, mais entre moi et Tokyo Ghost, c’est fini en tout cas.

 

    Le Bibliocosme : Toutes vos planches sont très denses et détaillées avec leurs symétries, leurs perspectives, les écrans autour du personnage de Led… Combien de temps vous prend la construction d’un chapitre ?
    Sean Murphy : Je fais environ cinq pages par semaine pour le crayonné et l’encrage, une page par jour donc. Le premier chapitre a été le plus difficile parce que le monde que décrit Rick Remender est très intense et il fallait dessiner autour du personnage de Led tous ces écrans. Je crois que ce premier chapitre a été beaucoup plus long à réaliser que ce j’avais fait jusque là. Mais bon, en général, je suis plutôt bon pour faire cinq pages par semaine.

 

    Le Bibliocosme : Comment est-ce que vous procédez justement pour ces pages truffées d’écrans ?
    Sean Murphy : Ça a vraiment été quelque chose de pénible à faire. C’était une seconde illustration qu’il fallait ensuite venir intégrer comme une couche supplémentaire sur la page elle-même. Je devais donc scanner la page et la coller ensuite avant de travailler la couleur. C’était très chronophage.

 

    Le Bibliocosme : C’est un rythme de création très soutenu !
    Sean Murphy : Comparé aux standards européens, c’est très rapide oui ! Mais mon objectif est de réussir à toujours tenir ce rythme de publication américain, mais avec une qualité de type européen. C’est vrai que les auteurs européens avec lesquels je peux être en « concurrence » font généralement 44 pages en une année ! Nos délais sont très très courts !

    Le Bibliocosme : Et enfin, à propos de votre travail actuel, Batman White Knight est publié depuis quelques semaines aux États-Unis. Que représente Batman pour vous et que ressent-on quand DC Comics vous demande de créer votre Batman ?
    Sean Murphy : En fait, c’est moi qui leur ai demandé de me laisser faire mon Batman. Cela fait partie des négociations internes à mon contrat avec DC Comics. Ils voulaient que je réalise un Batman avec Scott Snyder. J’ai accepté et demandé quelques petites choses en échange, l’une d’entre elles était d’écrire et dessiner mon propre Batman. Cela viendra beaucoup plus tard néanmoins. Pour le moment Scott Snyder n’est tout simplement pas disponible et je travaille donc aujourd’hui avec Matt Hollingsworth. Je me sens en fait très ignorant de tout ce qui s’est fait à propos de Batman depuis des décennies et des décennies. J’ai lu bien évidemment la très grande majorité des histoires écrites par Scott Snyder. Certains me critiquent d’ailleurs en me disant que je prends des choses que des auteurs ont déjà fait avec Batman pour mon personnage, mais il y en a tellement que je n’ai pas lues ! Il y a près de quatre-vingt ans de Batman derrière moi ! On est sans doute condamnés à répéter certaines choses parfois.

 

    Le Bibliocosme : Je n’ai pas pu résister et ai lu le premier chapitre. J’ai l’impression que vous êtes un grand fan de la série animée des années 1990 ?
   Sean Murphy : Oui c’est vrai, j’adore cette série et c’est quelque chose dont j’ai l’occasion de beaucoup parler avec les gens. Si cette série avait continué et avait gagné un peu en maturité, c’est exactement le genre de Batman que je veux et que j’écris. J’aime aussi beaucoup les films récents qui ont été ou qui sont fait autour de Batman et j’essaie de mélanger un peu toutes ces influences aujourd’hui.

 

   Le Biblicosme : Quels sont les Batman qui vous ont le plus influencé ?
   Sean Murphy : Le Dark Knight de Nolan c’est certain. Je collectionnais beaucoup aussi les comics dans lesquels Batman était dessiné à la façon d’un cartoon. C’est difficile à dire en fait. Il suffit que le comics me plaise visuellement pour que je le prenne. Je ne suis pas religieusement un auteur ou une histoire en particulier.

 

    Le Bibliocosme : De combien de chapitres sera composée l’histoire de Batman white knight ?
    Sean Murphy : Ce sera une histoire en huit chapitres.

 

    Le Bibliocosme : Et quand devriez-vous en voir la fin?
    Sean Murphy : Je suis en train de dessiner le chapitre six en ce moment. Il ne m’en reste donc plus que deux, je pense que ce sera terminé au printemps prochain. Pour ce qui est de la France, je n’ai aucune idée pour le moment de quand ce sera publié, puisqu’il faut d’abord rassembler les chapitres dans un volume. Probablement l’année prochaine, j’espère.

 

    Le Bibliocosme : Sur quel autre super héros aimeriez vous travailler ? Dans Joe, L’aventure intérieure, on aperçoit d’autres héros comme Superman ou encore des sortes de Transformers.
    Sean Murphy : J’aimerais beaucoup travailler sur Judge Dredd si j’ai l’opportunité de visiter l’univers d’un autre personnage, pour en faire des histoires courtes.

 

    Le Bibliocosme : Vous savez sans doute que le dessinateur italien Enrico Marini vient de terminer son Batman, dark prince charming. Avez-vous été en contact avec lui ? Avez-vous vu son travail ?
    Sean Murphy : En fait, je suis seulement vaguement au courant de son travail, j’ai vu le trailer et la publicité autour de son album sur Batman, mais c’est à peu près tout, je ne l’ai pas encore vu. Mais je suis très curieux de voir ce qu’il a fait.

 

    Le Bibliocosme : DC Comics ne vous ont donc jamais mis en contact ?
    Sean Murphy : Absolument pas. Ce n’est pas du tout de cette façon que cela fonctionne aux États-Unis. Peut-être que je le rencontrerai à l’occasion d’un Comi Con. Mais ce n’est pas parce que vous travailliez tous les deux sur Batman que l’on vous présente l’un à l’autre.

 

    Le Bibliocosme : Est-ce que des BD franco-belges vous inspirent ? En avez-vous lu plus jeune, peut-être ?
    Sean Murphy : Quand j’étais enfant, pas vraiment en fait. Se procurer de la bande-dessinée européenne est très difficile aux États-Unis, même aujourd’hui c’est encore vraiment compliqué. Si j’en trouve qui m’attirent au cours de mes voyages je les prends. J’aime beaucoup Jazz Maynard de Roger. Ensuite… C’est compliqué de se rappeler en plus pour moi, parce que ce ne sont pas des noms américains ! Mais Jazz Maynard vraiment j’adore, je les ai tous.

 

    Le Bibliocosme : Et vous arrivez à trouver beaucoup de temps pour lire ?
    Sean Murphy : Pas tellement, pas assez même. Mon propre travail sur les comics me prend huit heures par jour, cinq à six jours par semaine, c’est souvent assez de comics pour moi en réalité. En général, quand j’arrête, c’est plutôt pour faire toute autre chose, regarder un documentaire par exemple, aller faire de l’exercice. J’adore ce que je fais, mais en faire trop, y passer trop de temps, peut aussi être dangereux en termes de qualité.

 

    Le Bibliocosme : Et vous pensez persister dans ce travail, ou vous avez d’autres envies, d’autres projets ?
    Sean Murphy : Je pense beaucoup à travailler à nouveau dans le milieu du jeu vidéo, des jeux dans un style rétro. Peut-être que si un jour j’en ai marre des comics, ou que ça fonctionne tout simplement moins bien pour moi, je prendrai cette voie.

 

    Le Bibliocosme : Vous jouez aux jeux vidéo vous-même ?
    Sean Murphy : Oui, mais plus autant que j’ai pu le faire par le passé ! Je suis un grand fan de rétrogaming, la Nintendo, la Super Nintendo… C’est plus ce style de jeux qui m’attirent, des jeux peut-être plus simples dans leur conception, en scrolling 2D. C’est sur des jeux comme ceux-là que j’aimerais travailler un jour.

 

    Le Bibliocosme : Et pour ce qui est des comics, avez-vous des projets pour l’après Batman White Knight ?
    Sean Murphy : Oh oui j’en ai beaucoup. J’aimerais déjà faire un second volume pour Batman White Knight. Il y aura ensuite le Batman avec Scott Snyder qui s’intitulera Last Knight qui sera publié à partir de l’été aux États-Unis.

 

    Le Bibliocosme : Avez-vous été marqué par des comics cette année ?
    Sean Murphy : Saga est clairement l’une de mes séries préférées. J’attends évidemment impatiemment de voir le travail de Marini. Il y aussi Greg Capullo et Scott Snyder qui travaillent sur The Dark knight : Metal. C’est tout ce qui me vient à l’esprit dans l’immédiat !

 

   Le Bibliocosme : J’ai lu il y peu Reborn, de Capullo et Mark Millar, que j’ai beaucoup aimé et qui m’a fait pensé à Joe, l’aventure intérieure, que j’ai lu pour la première fois cette semaine et que j’ai adoré.
    Sean Murphy : C’est un album qui a des années maintenant, et quand je regarde le dessin aujourd’hui je me dis … (grimace)

 

    Le Bibliocosme : Vous pensez avoir progressé depuis ?
Sean Murphy : Oui, je sais que je me suis amélioré, j’en suis convaincu. Et je pense que je continue encore de m’améliorer. Je pense qu’on à tous une marge de progression, et il est toujours plaisant de voir son travail évoluer.

 

Un grand merci encore à Sean Murphy, qui a de bonne grâce proposé de me signer les trois albums que j’avais eu la bonne idée d’emporter avec moi, et avec un petit dessin pour Punk Rock Jesus. Des tirages au sort ont été organisés sur le stand Urban Comics du festival qui permettait d’obtenir une superbe dédicace de Batman sur un papier à dessin tout droit tiré du bloc de l’auteur ! Pour la presque seule fois du week-end, je ne fus pas en veine !