Titre : L’héritage des Rois-Passeurs
Auteur : Manon Fargetton
Éditeur : Bragelonne / Milady
Date de publication : 2015 / 2016

Synopsis : Ombre et Rive sont deux reflets d’une même réalité, et Énora est la seule à avoir le pouvoir de passer de l’un à l’autre. Lorsque sa famille est brutalement décimée par des assassins, elle se réfugie au seul endroit où ses poursuivants ne peuvent l’atteindre : au royaume d’Ombre, sur la terre de ses ancêtres. Là, sa route croisera celle de Ravenn, princesse rebelle de retour d’exil et bien décidée à s’emparer du trône qui lui revient de droit. Coïncidence, ou rencontre orchestrée de longue date ?

Bibliocosme Note 3.0

Après la parution de plusieurs romans pour adolescents, Manon Fargetton s’est récemment distinguée par une incursion dans la fantasy pour adulte avec son one-shot « L’héritage des Rois-Passeurs ». Récompensé en 2016 par le Prix des Imaginales, le roman nous relate le destin de deux jeunes femmes issues de mondes différents mais néanmoins liés l’un à l’autre : la première, Ravenn, est l’héritière du trône d’Astria et revient à la cour après des années d’exil pour réclamer la couronne à la mort de sa mère ; la seconde, Enora, est une jeune femme ordinaire, vivant dans le même monde que le notre, et qui voit toute sa famille assassinée le jour de ses vingt ans par de mystérieux hommes armés d’épées. L’une est en quête de reconnaissance, l’autre de vengeance, et leur chemin va évidemment être amené à se croiser. L’ouvrage me paraissait à première vue assez classique, et c’est la raison pour laquelle j’appréhendais un peu cette lecture qui s’est pourtant révélée fort plaisante, même si j’avoue ne pas avoir été complètement transportée. L’auteur maîtrise bien son récit qui ne connaît pas de véritables temps morts et alterne de manière efficace scènes d’action, révélations, et moments plus intimistes nous en dévoilant davantage sur les personnages. Rien à dire non plus sur le style : simple et direct, il permet au lecteur de plonger sans difficulté dans l’histoire tout en se permettant quelques extravagances (les habitants de Rive ont un parler compréhensible mais un peu particulier qui m’a plutôt plu mais pourra en déstabiliser certains). L’intrigue est en revanche un peu plus faiblarde avec certains rebondissements que l’on voit arriver de loin, et d’autres qui paraissent un peu trop faciles (apparition ou disparition inopinée de personnages au bon moment, brusques retournement de situation grâce à des subterfuges assez gros, adaptation beaucoup trop rapide de certains personnages qui découvrent pourtant une société totalement différente de la notre…)

Pour ce qui est du ton du roman, on sent bien que l’auteur a cherché à accentuer l’aspect un peu sombre de son univers en abordant des thématiques plus « adultes » (addiction, homosexualité…) ou en insérant quelques scènes de violence. Ces petites touches de noirceur semblent toutefois un peu trop artificielles si bien que, quelques rares passages mis à part, on pourrait la plupart du temps tout à fait se trouver dans un roman de « young adult ». L’ambiance dans laquelle baigne le livre est cela dit plutôt bien réussie, le plus gros point fort du roman se trouvant essentiellement du côté de son univers qui place le roman dans la catégorie de la « portal fantasy » (si j’ai bien suivi les leçons d’Apophis^^). Ombre (comprenez notre monde) et Rive sont ainsi intimement liés, quand bien même les seuls à être capables de passer de l’un à l’autre sont ces fameux « Passeurs » mentionnés dans le titre. L’idée selon laquelle les hommes et femmes de Rive et d’Ombre seraient malgré tout connectés et que chaque individu posséderait une sorte de double dans l’autre monde n’est pas forcément très originale mais est en tout cas bien exploitée ici. Ces « noirs-portraits » ne pourraient ainsi pas être identifiés par une ressemblance physique particulière (les sexes peuvent même varier), mais partageraient certains traits de caractère et, surtout, auraient tendance à occuper la même zone géographique, dans un monde où dans l’autre. Une idée largement utilisée tout au long du roman par l’auteur (peut-être d’ailleurs un peu trop sur la fin) mais qui reste intéressante. Autre point positif : l’ambiguïté du fonctionnement d’Astria. L’auteur nous dépeint une société dans laquelle le pouvoir est transmis de façon matrilinéaire, ce qui laisse suggérer que les femmes occupent un rôle prépondérant dans la vie de la cité. Au fil des pages, on réalise toutefois que le système mis en scène ici est un peu plus complexe que cela et que, en dépit du sexe de la personne assise sur le trône, les femmes sont exclues des postes à responsabilités, voire même impitoyablement éradiquées dès lors qu’elles manifestent un quelconque don pour la magie.

Les lacunes que peut avoir le lecteur à propos de l’histoire ou du fonctionnement du monde de Rive sont progressivement comblées au moyen de brefs extraits de lettres ou de chroniques intercalés entre chaque chapitre. Et heureusement, car mis à part quelques mentions de lieux (les réserves de cristaux d’âmes, Sav-Loar…) les indications concernant Rive sont plutôt limitées. Ces petits interludes fournissent ainsi une bonne occasion pour l’auteur d’étoffer un peu son univers, dont on devine déjà qu’elle a l’intention de l’exploiter à nouveau (ce qu’elle n’a d’ailleurs pas manqué de faire depuis, puisqu’est paru l’an dernier chez Bragelonne « Les illusions de Sav-Loar », autre roman mettant en scène un personnage dont on fait ici la connaissance et se roulant avant les événements de « L’héritage des Rois-Passeurs »). Un mot, pour finir, sur les deux protagonistes qui se révèlent plus ou moins convaincantes et se démarquent par leur force de caractère. Ravenn, princesse sur le retour, est une guerrière et une meneuse d’hommes de talent qui ne compte que sur elle-même pour récupérer la position qui lui revient de droit. Ni particulièrement aimable, ni très diplomate, la jeune femme dégage une certaine froideur que viennent heureusement atténuer quelques scènes la dévoilant sous un jour un peu plus vulnérable, et donc plus sympathique. Toute aussi déterminée, Enora est en revanche bien plus torturée et impose une plus grande distance avec les autres personnages et avec le lecteur. S’il ne peut s’empêcher de compatir à son deuil, celui-ci pourra ainsi éprouver quelques difficultés à vraiment s’y attacher, d’autant plus que la jeune fille se cantonne les trois quart du roman au rôle de spectatrice, ce qui est un peu dommage. Les personnages secondaires manquent pour leur part d’épaisseur et auraient mérité d’être un peu plus développés. Si les particularités de certains parviennent à titiller la curiosité du lecteur, il est ainsi dommage que beaucoup d’autres se voient reléguer au simple rang de figurant.

« L’héritage des Rois-Passeurs » est donc un bon roman, bien rythmé et bien écrit, même si on peut regretter que certains aspects se révèlent un peu trop classiques et que le ton se rapproche parfois plus du « young adult » que du roman pour adultes. La lecture reste malgré tout divertissante et c’est avec intérêt que je suivrai les prochaines parutions de Manon Fargetton.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Gaelle (Pause Earl Grey) ; Xapur (Les lectures de Xapur)