Science-Fiction

Eux

Titre : Eux
Autrice : Kathleen Elsie Dick
Éditeur : Le livre de poche
Date de publication : 2023 (1977 pour la version originale)

Synopsis : Ça commence par la mort d’un chien, par des bruits de pas étouffés, par la confiscation de livres. Par le sac de la National Gallery, purgée de ses œuvres. Puis viennent les miradors, érigés pour surveiller les côtes, et des hommes armés, qui parcourent les campagnes en détruisant chaque œuvre d’art qu’ils dénichent… et ceux qui cherchent à les protéger. Ils capturent les dissidents – les écrivains, les peintres, les musiciens et même les célibataires et les couples sans enfants – lors de vastes rafles. Ils veulent soigner la société des personnalités subversives. Mais quelques survivants ont réussi à fonder en secret un havre de paix pour les réfugiés culturels, leur permettant de préserver leur art, de créer, d’aimer et de se souvenir. Du moins, jusqu’à ce qu’on les découvre, ou qu’on les dénonce.

Une dystopie devenue référence

Kathleen Elsie Dick est une autrice anglaise peu connue en France mais à qui on doit le roman « Eux », une dystopie datant des années 1970 devenue culte et plébiscitée par rien moins que Margaret Atwood. Dans cet ouvrage faisant aujourd’hui figure de référence, « Kay » Dick imagine un avenir où toute forme d’art est devenu interdite, de même que le célibat ou encore toute manifestation d’une émotion trop intense. Le récit nous est relaté par une narratrice dont on ignore tout (y compris s’il s’agit de la même personne tout au long du récit), et qui raconte son quotidien, rythmé par des scènes d’une violence inouïe qui illustre le tournant radical pris par cette société en voie d’uniformisation et de déshumanisation. Chaque chapitre met en scène des personnages différents rencontrés par cette/ces narratrices/s qui partage/nt avec eux la volonté de résister au totalitarisme qui s’installe. Chaque chapitre permet de dévoiler un aspect supplémentaire de cet univers qui, tout comme les protagonistes, demeurera relativement flou jusqu’à la fin. On ne saura par exemple jamais qui est à l’origine de cette volonté d’éradiquer tout mode d’expression individuel, et donc toute forme d’art. On ne saura pas non plus quelles théories ont fondé cette idéologie, comment elle a réussi à séduire autant de monde, ni comment elle est parvenue à s’étendre à toute l’Angleterre sans aucune résistance active apparente. La résistance des personnages mis en scène dans le roman est en effet exclusivement passive, les réfractaires au nouvel ordre sur le point de triompher ne s’organisant qu’à toute petite échelle, sans aucune réflexion concernant la nécessité de fédérer au niveau national. Toutes et tous se contentent de pratiquer la désobéissance civile, continuant de pratiquer leur art en dépit des interdictions et des menaces, sans même chercher à se faire discrets ou à échafauder des plans pour échapper à la censure ou la mort.

Une plongée glaçante dans une société totalitaire

La plus grande réussite du roman réside dans son ambiance oppressante et malaisante. Car même si on sait relativement peu de chose du contexte, l’autrice distille au fil des chapitres suffisamment d’indices pour nous faire prendre conscience de la gravité de la situation et de la violence de cette nouvelle société émergente. Violence qui se manifeste généralement de manière inattendue et paraît d’autant plus brutale qu’elle s’exerce toujours dans un décor associé d’ordinaire à la sérénité : une plage en bord de mer, un écrin de verdure, un petit cottage réunissant un groupe d’amis, un joli jardin… On découvre alors le vrai visage du totalitarisme qui s’installe : des artistes sont arrêtés et mutilés pour ne plus jamais pouvoir exercer leur art, des gens sont enfermés contre leur gré et lobotomisés à coup d’écrans jusqu’à ne plus être que des coquilles vides, des livres sont dégradés et des célibataires pressés de rentrer dans le rang. Les hommes et les femmes à l’origine de cette violence sont d’autant plus effrayants qu’ils semblent totalement désincarnés et déshumanisés : on leur interdit toute forme de pensée ou d’émotion, ce qui ne leur laisse que l’obéissance aveugle et la brutalité. Œuvres d’art et célibataires ne sont d’ailleurs pas les seuls à subir la violence de ces individus fanatisés, les animaux étant souvent victimes d’actes de maltraitance ou de torture atroces qui peuvent également être infligés par des citoyens lambdas, voir des enfants. Car les preuves que l’idéologie fasciste mise en scène ici est parvenue à gangrener l’intégralité de la société sont partout : dans le comportement de ces enfants capables de faire subir les pires tourments à une pauvre bête, dans le climat de surveillance généralisée qui s’est installé, dans l’absence de questionnement et dans la résignation qui gagne le voisinage lorsque l’un d’entre eux manque un jour à l’appel ou qu’on retrouve son corps…

Des personnages peu convaincants

En dépit de sa capacité à nous plonger efficacement dans l’ambiance d’une société en voie avancée de fascisation, le roman a peiné à me convaincre. Parmi les aspects qui m’ont le plus rebutée figure en premier lieu la plume de l’autrice qui se révèle d’une simplicité déroutante. Sujet, verbe, complément : point barre. Ce manque d’élaboration a pour principale conséquence de favoriser l’installation d’un sentiment d’ennui tant on se lasse vite de cette succession de phrases lapidaires et très descriptives : « J’ai écrit deux lettres : l’une pour Claire, l’autre pour Kaee. J’ai longé le sentier qui serpentait vers la plage (…) J’ai choisi trois pierres et les ai adressées à Jake. (…) J’ai ensuite décidé de me rendre au village »…Le manque de caractérisation des personnages est également problématique et rend difficile toute forme d’identification. Certes, on s’émeut de la disparition d’untel, des mutilations infligées à une autre, mais pas suffisamment pour se sentir impliquer par leur combat. La brièveté du roman et le changement de lieux et de personnages à chaque chapitre participe évidemment à cette relative indifférence puisqu’elle ne permet pas de côtoyer assez longtemps les hommes et les femmes mis en scène ici. Enfin, le manque de contextualisation empêche de croire en la plausibilité d’une telle société dystopique dont on ne sait rien de la façon où des raisons qui lui ont permis de s’imposer. On peine ainsi à comprendre pourquoi cette obsession pour l’art, pourquoi cette haine du célibat, ou encore pourquoi cette violence envers les animaux.

Le roman « Eux » de Kathleen Elsie Dick est un classique du genre dystopique datant des années 1970 dépeignant une société dans laquelle toute forme d’expression individuelle ou toute émotion ont été proscrites. Le récit nous plonge avec efficacité dans ce mode aseptisé et violent mais peine à convaincre en raison d’un manque de contextualisation ainsi que de personnages vraiment marquants.

Autres critiques :  ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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