L’Envolée des Enges

22 septembre 2018 6 Par Boudicca
L'envolée des Enges

Titre : L’Envolée des Enges
Auteur : Claire Krust
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2018 (aout)

Synopsis : Depuis des décennies, les Enges vivent en paix en haut de leur pilier, en totale communion avec le vent, exilés du reste du monde dont ils n’ont que faire. L’Envolée est proche, ce rite qui leur permet d’acquérir leurs ailes d’or et de s’élancer vers les cieux. Mais le coeur de Céléno n’est pas à la fête. Rejetée par ses pairs, privée de ce droit, elle est sur le point d’assister au départ de l’homme qu’elle aime en secret. C’est alors que l’impensable se produit. Les hommes, ces êtres qu’ils ne connaissent que dans les légendes, surgissent et mettent leur pilier à feu et à sang. Précipitée sur la terre ferme, parachutée dans un monde qu’elle ne comprend pas et qui veut sa mort, Céléno est sauvée in extremis par Sujin l’Être de l’eau. Ensemble, ils vont remonter les traces des derniers Enges captifs et tenter de les libérer. Mais que peuvent deux parias contre la folie des hommes ?

ActuSF fait sa rentrée

Après m’être penchée sur les romans de la rentrée proposés par Mnémos (« Les mondes-miroirs ») et Les Moutons Électriques (« Le dompteur d’avalanches »), il me restait encore à découvrir celui d’ActuSF qui signe le retour d’une jeune auteur. Après un agréable recueil de nouvelles publié en 2015 (« Les neiges de l’éternel »), Claire Krust nous revient donc cette année avec le premier tome d’un diptyque de fantasy dont le second volet devrait paraître en 2019. Le roman met en scène une humanité isolée sur une petite péninsule suite à un tragique cataclysme et divisée en trois « races » : les mortels lambdas, les Êtres de l’eau et les Enges. Installés sur leur pilier s’élevant dans les airs à une hauteur vertigineuse, ces derniers vivent une vie paisible et retirée du monde des hommes qui jalousent depuis longtemps leurs ailes et la maîtrise des airs qu’elles leur confèrent. Assurés de leur supériorité, les Enges ne s’imaginent pas une seule seconde que cette haine que leur vouent les mortels va les pousser à les déloger de leur pilier pour tenter de les exterminer jusqu’au dernier. C’est avec un sentiment mitigé que je ressors de cette lecture qui, bien qu’exempte de gros défauts vraiment rédhibitoires, n’est pour autant jamais parvenue à vraiment éveiller mon intérêt. Le premier point qui m’a posé problème tient à la construction narrative de ce premier tome. L’auteur choisit en effet de diviser son roman en deux parties qui, bien que clairement liées, n’en demeurent pas moins très différentes. Dans la première, on suit le parcours de deux des Enges rescapées du carnage : la première est une marginale bien décidée à sauver ses congénères ; la seconde a été capturée et ne peut qu’attendre passivement de voir le sort que leurs bourreaux va lui réserver. La deuxième partie se concentre quant à elle sur un jeune apprenti cherchant à échapper à sa condition d’esclave et se retrouvant mêlé à un trafic sordide.

Un univers trop superficiel

La première moitié du roman est plutôt réussie. L’auteur nous dépeint une société à priori idyllique (même si deux Enges se trouvent mystérieusement mis au ban de la société) et dans laquelle on ne trouve que des jeunes. Les adultes, eux, ont déjà pris possession du pouvoir de leurs ailes et sont partis s’élever bien plus haut, dans un endroit inconnu que tous les jeunes Enges aspirent à rejoindre à leur tour. On s’imagine un décor inspiré de la mythologie grecque, quelque chose comme le mont Olympe, et des sortes divinités avec des préoccupations humaines (les Enges s’appellent Borée, Éole…). Le récit prend ensuite un tout autre tournant, et le contraste entre ce début relatant la vie paradisiaque menée par les Enges et la brutalité des hommes qui s’invitent sur leur pilier est saisissante. Seulement l’histoire ne tarde pas à s’enliser et à retrouver des chemins plus classiques : on renoue avec un décor d’inspiration médiéval européen (avec tout de même la présence d’un étrange métal produisant de l’énergie magnétique) et on peine un peu à s’adapter à ce changement d’ambiance. La faute à un gros manque de précisions sur l’univers en question dont on ne sait quasiment rien et dans lequel on peine par conséquent à s’immerger. Certes, l’auteur prend la peine de nous détailler les différentes races qui cohabitent tant bien que mal et brosse un portrait succinct du contexte politique (on aurait affaire à un ancien royaume désormais divisé en plusieurs cités indépendantes), mais j’ai eu du mal à me départir de l’idée qu’il ne s’agissait finalement que d’un décor en carton-patte, sans réelle profondeur ou complexité. On retrouve d’ailleurs le même problème concernant les thématiques traitées qui, pour intéressantes qu’elles soient, n’en sont pas moins souvent traitées de manière un peu trop superficielles, qu’il s’agisse de l’avortement, de l’intolérance, du racisme…

Deux parties déséquilibrées

En dépit de ces quelques bémols, le récit demeure malgré tout agréable et c’est sans ennui que l’on suit les pérégrinations de deux héroïnes… jusqu’à l’arrivée de la deuxième partie. On change alors complètement de point de vue, les personnages principaux n’occupant désormais plus que le rôle de figurants (quand ils ne disparaissent pas purement et simplement). Et ce n’était peut-être pas une bonne idée… On peine en effet à s’attacher à ce nouveau personnage sorti de nul part, non seulement parce qu’il prend soudainement le pas sur tous les autres, mais aussi parce qu’il n’est pas franchement sympathique. On perd donc totalement de vue les Enges, qui occupaient pourtant le devant de la scène, si bien que le sort de certains continue de nous être inconnu, et qu’il n’en sera même parfois plus du tout question dans cette deuxième moitié. L’intrigue est pour sa part assez simple, et on peut regretter le manque de subtilité des révélations ainsi que la prévisibilité de la plupart des rebondissements. Le récit n’est pas inintéressant, loin s’en faut, seulement il manque souvent trop de consistance. On suit donc les aventures des personnages sans ennui, mais sans réelle passion non plus, et le sort de la plupart d’entre eux nous est assez indifférent. C’est d’autant plus dommage que le roman contient plusieurs bonnes idées et que les thématiques dont il est question font échos à des problèmes de société très actuels (la montée des idées xénophobes, l’acceptation de l’autre et de la différence…). Trop de choses restent cependant survolées ou trop peu développées pour permettre une complète immersion dans cet univers, prometteur par bien des aspects, mais aussi trop simpliste par d’autres.

Lecture en demi-teinte pour cette rentrée littéraire proposée par ActuSF : le roman ne manque pas de potentiel et le récit est intéressant mais le tout manque un peu trop de profondeur et de complexité. Le second volet de ce diptyque apportera sûrement plus de réponses et se montrera peut-être plus dense…

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)

Retour en haut