Le Cycle de Syffe, tome 1 : L’Enfant de poussière

27 août 2018 15 Par Boudicca

Titre : L’Enfant de poussière
Cycle/Série : Le Cycle de Syffe, tome 1
Auteur : Patrick K. Dewdney
Éditeur : Au Diable Vauvert
Date de publication : 2018 (mai)

Synopsis : Orphelin des rues qui ignore tout de ses origines, Syffe grandit à Corne-Brune, une ville isolée sur la frontière sauvage. Là, il survit librement de rapines et de corvées, jusqu’au jour où il est contraint d’entrer au service du seigneur local.
Coup de coeur

-Y disent que c’est pas bon. Y disent que le roi est mort.
Cardou haussa les sourcils et Brindille éternua. Aucun d’entre nous ne pipa mot durant un long moment. Ce fut Cardou, direct et impétueux à son habitude, qui finit par mettre un terme à nos divagations :
-On s’en fout, non ?
Merle renifla et hocha la tête :
-Ouais. Je crois bien qu’on s’en fout.
Notre vie retrouva son cours habituel cet après-midi là, comme si rien ne s’était passé, mais au fond de moi subsistait un doute. Je n’étais pas si sûr que nous devions nous en foutre. Le temps allait finir par me donner raison. 

La nouvelle pépite de la fantasy française

Premier opus d’une saga qui en comprendra sept, « L’Enfant de poussière » fait l’objet depuis sa sortie d’un véritable engouement de la part du public. « Magistral ». « Véritable monument ». « Épique, ambitieux et éclatant » : les compliments ne cessent de pleuvoir sur le roman de Patrick Dewdney paru en mai dernier aux éditions Au Diable Vauvert. Mais tous ces superlatifs sont-ils mérités ? Pour ma part, la réponse est incontestablement oui, car malgré quelques belles découvertes littéraires récentes, cela faisait très très longtemps que je n’avais pas été transportée à ce point par un roman. Celui-ci est d’ailleurs assez difficile à résumer. Non pas en raison d’un quelconque défaut de construction ou d’une faiblesse de l’intrigue, mais parce qu’il est compliqué d’évoquer les aventures du héros sans trop en dévoiler (je vous conseille d’ailleurs de ne pas lire la quatrième de couverture qui, parce qu’elle ne peut pas faire autrement, déflore une grande partie de l’histoire). Le récit nous est narré par un certain Syffe qui nous relate dans ce premier tome les événements qui ont rythmé sa vie entre ses neuf et treize ans. « Six cents pages pour relater les jeunes années du héros, cela fait beaucoup ! », serait-on tenté de penser. Après tout que pourrait-il bien arriver de suffisamment captivant à un enfant pour justifier un aussi long récit ? Et bien dites-vous que six cents pages ne sont pas de trop pour raconter la vie mouvementée de ce jeune garçon. Celui-ci n’a pourtant, au premier abord, rien de particulier : orphelin livré à lui-même, Syffe est un petit garçon débrouillard qui vit au jour le jour, entouré d’une petite bande d’enfants au parcours similaire au sien. Et puis, une succession d’événements va totalement transformer le quotidien du petit vagabond qui va dès lors passer par une multitude de statuts très variés auxquels il va devoir s’habituer.

Rencontre avec un enfant des rues…

Le roman est divisé en quatre parties qui correspondent à chacun de ces états ainsi qu’aux différents lieux dans lesquels le jeune Syffe va être entraîné. Or, chacune de ces parties pourraient facilement constituer un roman à elles seules tant elles sont riches. C’est qu’il en a, des choses à nous dire, ce héros à l’âge tendre et pourtant déjà bien marqué par la vie. Si on prend autant de plaisir à suivre ses aventures, c’est avant tout parce qu’elles nous donnent un aperçu, pour le moment limité mais néanmoins déjà fascinant, de l’univers dans lequel elles prennent place. Pourtant, le cadre n’a, à première vue, rien de très original lui non plus : nous sommes dans un décor médiéval-fantastique traditionnel dans lequel le surnaturel n’a, pour l’instant, que très peu d’importance. La précision avec laquelle le décor est dépeint, que ce soit en terme d’équipement, d’architecture, ou encore de tactique militaire, justifie pourtant à elle seule l’attrait exercé par le cadre et explique pourquoi le roman a été classé dans la catégorie « fantasy historique ». Notre premier contact avec cet univers s’effectue dans la ville de Corne-Brune, une sorte de cité-état indépendante dont on arpente aussi bien les ruelles mal famées, que les quais, la campagne environnante ou encore la Cuvette, qui abrite chaque été les clans nomades venus commercer avec la cité. Cette première partie baigne dans une ambiance volontiers bucolique dans laquelle commencent pourtant déjà à se dessiner les prémices des troubles à venir : rumeur de rupture de vieux traités passés entre les différentes cités des environs, montée de la xénophobie, complots organisés par les grandes familles de la ville… Difficile dans un premier temps de ne pas penser à « L’assassin royal » de Robin Hobb tant il y a de similitudes entre le parcours de Fitz et celui de Syffe. Seulement la vie du second prend rapidement un tour plus tragique et bien plus chaotique que celui du premier.

… au parcours plus que mouvementé

La seconde partie nous en dévoile un peu plus sur les arcanes qui régissent la vie de la cité et sur les luttes de pouvoir qui s’y jouent. Le décor y est plus étouffant car plus limité et essentiellement urbain. A l’inverse, la troisième partie se déroule exclusivement en plein air, et permet de découvrir un nouveau lieu emblématique de l’univers de l’auteur : la forêt de Vaux. « Il s’agit d’une forêt véritablement ancienne, où les troncs noueux et les racines torturées jaillissent de la mousse épaisse comme des jardins de statues végétales. Insectes, gibier, prédateurs et oiseaux, sous la canopée, tous mêlent leurs chants en une musique étrange et perpétuelle, que certains appellent « la voix de Vaux ». » L’auteur nous livre à cette occasion toute l’étendue de son talent et offre aux lecteurs de magnifiques passages ô combien immersifs. L’auteur se plaît là encore à distiller une multitude de petits renseignements sur le contexte géopolitique des environs, et, même si ni le personnage ni le lecteur ne peuvent pour le moment saisir toute leur portée, leur seule mention suffit souvent à enflammer l’imagination : on parle de l’avènement d’un nouveau roi des Ormes, de la renaissances des Feuillus, des trolls vivants reculés dans les montagnes… La quatrième partie élargit encore notre horizon et celui du jeune Syffe et se concentre sur le conflit opposant deux cités-états, en guerre depuis quelques mois pour annexer un même territoire. Si on pouvait penser à Robin Hobb pour la première partie, celle-ci se rapproche davantage de ce qu’a pu faire Bernard Cornwell dans ses différentes sagas historiques. On y retrouve en effet le même souci de réalisme, et le même soin apporté à la description des scènes de bataille aussi bien que des nombreux aspects de l’organisation d’une campagne militaire. L’immersion est, encore une fois, totale, et pas une page en trop ne vient gâcher la narration de cette quatrième partie qui vient clore en beauté le premier tome des aventures de notre héros.

Le vieux guerrier var m’avait fait un cadeau inestimable dont je ne devais mesurer pleinement la valeur que plus tard. J’étais devenu un homme, non pas par les années, ni en perdant mon pucelage, mais par l’émancipation. Uldrick m’avait assuré, hématome après hématome, que jamais plus je ne serais l’esclave de moi-même. Que je m’appartiendrais tout entier, même dans la peur, même dans la rage, même dans la souffrance et le désespoir le plus abyssal. Je crois que je le devinais déjà, mais avec le temps qui passe j’ai acquis la certitude qu’il n’existe guère d’autre liberté que celle-là.

Un univers foisonnant et extrêmement prometteur

En un seule et même tome, Patrick Dewdney parvient ainsi à plonger le lecteur dans quatre ambiances radicalement différentes, mais toutes aussi immersives et passionnantes à découvrir. L’auteur pose les bases d’un univers d’une richesse incroyable, et c’est ce qui séduit immédiatement le lecteur qui ne s’y trompe pas. On sent en effet que l’univers est tout sauf en carton-pâte, et qu’il est par conséquent bien plus vaste et bien plus complexe que ce que le personnage perçoit, lui qui n’a pas encore toutes les armes pour appréhender les événements dont il est témoin ou entend parler. Les intrigues politiques dont il est question ici sont ainsi détaillées avec soin, et reposent sur des présupposés logiques qui plongent leurs racines dans l’histoire de chaque territoire ou de chaque famille. L’auteur a, de plus, le sens du coup de théâtre, si bien que, comme le protagoniste, on voit rarement le retournement de situation venir. La seule chose que l’on pourrait à la limite critiquer serait le schéma quelque peu répétitif qui rythme pour le moment la vie du héros (découverte d’une nouvelle vie et d’un nouveau milieu / phase d’acclimatation / arrivée d’une catastrophe qui vient tout remettre en question), mais le tout reste cohérent et cela n’enlève rien à l’intérêt que l’on porte à l’intrigue. Cette densité propre à l’univers de l’auteur tient aussi à toutes les petites anecdotes ou trouvailles folkloriques imaginées ici et qui permettent de donner davantage de corps et de réalisme au différents décors arpentés (les lures de la forêt de Vaux, les pérégrins et leurs masques…). L’immersion naît aussi, évidemment, de la plume de l’auteur qui séduit tant par son élégance que par sa fluidité, mais aussi par la profondeur de ses réflexions sur la vie, la liberté ou la politique.

Un héros inoubliable et des seconds rôles bien campés

Reste à aborder la question des personnages qui font, heureusement, preuve du même soin que l’intrigue ou le décor. Syffe est typiquement le genre de personnage pour lequel on se prend immédiatement d’affection et qui est amené à marquer durablement l’imaginaire du lecteur. Cet attachement, il naît dans un premier temps en grande partie du contraste saisissant entre le jeune âge du personnage et la dureté des épreuves qui lui sont infligées. N’allez en effet pas croire que le fait qu’il s’agisse d’un enfant ait incité l’auteur à édulcorer son récit : il n’en est rien. Le monde dans lequel évolue le personne est dur, violent, et les adultes qui gravitent autour de lui ne sont pas des enfants de chœurs. Mais l’empathie que l’on éprouve pour le narrateur tient aussi à sa personnalité et à sa formidable capacité d’adaptation face aux drames et aux trahisons dont il est victime. Le mode de narration choisit par l’auteur incite évidemment beaucoup à l’introspection, sans que celle-ci soit pour autant synonyme de sempiternelles complaintes ou d’auto-apitoiement de la part du narrateur. De même, on aurait pu croire que le point de vue unique adopté ici allait nécessairement se traduire par un soin moins marqué accordé aux autres personnages. Or, là encore, Patrick Dewdney parvient à nous surprendre. Qu’il s’agisse du première-lame Hesse, du guerrier var Uldrick, ou des compagnons d’enfance de Syffe, tous bénéficient d’un traitement soigné, laissant entrevoir leurs failles, leurs défauts et leur complexité. Tous ont également un passé qui leur est propre (dont on ne connaît parfois presque rien) et qui transparaît dans leurs actes, participant ainsi à les rendre plus humains. L’auteur n’a également pas son pareil pour dresser le portrait de personnages hauts-en-couleurs qui, tout comme l’univers, sonnent incontestablement vrais, qu’ils s’agisse de mercenaires, de marchands, de nobles arrogants ou de compagnons de jeux du héros.

Vous l’aurez compris, ce premier tome qui marque le début d’une nouvelle de fantasy « made in France » a été un énorme coup de cœur. Tout y est absolument parfait : de l’intrigue aux personnages, en passant par l’univers et la plume de l’auteur. Bref, « L’Enfant de poussière », c’est six cents pages de pur bonheur que vous dévorerez avec frénésie et qui vous laisseront totalement ébahi. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il ne faudra pas attendre longtemps avant d’avoir la suite, puisque le deuxième tome (« La peste et la vigne ») est prévu pour septembre de cette année (merci Au Diable Vauvert !).

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3

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