Roi du matin, reine du jour

Roi du matin, reine du jour

22 juin 2018 8 Par Boudicca

Titre : Roi du matin, reine du jour
Auteur : Ian McDonald
Éditeur : Denoël / Folio SF
Date de publication : 2009 / 2012

Synopsis : Emily Desmond, Jessica Caldwell, Enye MacColl, trois générations de femmes irlandaises, folles pour certains, sorcières pour d’autres. La première fréquente les fées du bois de Bridestone tandis que son père, astronome, essaie de communiquer avec des extraterrestres qu’il imagine embarqués sur une comète. La deuxième, jeune Dublinoise mythomane, se réfugie dans ses mensonges parce que la vérité est sans doute trop dure à supporter. Quant à Enye MacColl, katana à la main, elle mène un combat secret contre des monstres venus on ne sait d’où.

Bibliocosme Note 2.0

Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’au cours de notre histoire, quelques individus mythoconscients isolés ont créé tous nos mythes, du croque-mitaine aux fées en passant par les symboles du catholicisme.

Comment complètement passer à côté d’un livre…

Il est des romans et des auteurs dont tout le monde s’accorde à saluer l’originalité ou le talent. C’est le cas de Ian McDonald et de son ouvrage intitulé « Roi du matin, reine du jour », qui a immédiatement été encensé par la critique comme par le public, et qui a reçu toute une flopée de récompenses littéraires (Grand Prix de l’Imaginaire, Prix des Imaginales, Prix Philip K. Dick). Rassurée par cette reconnaissance quasi unanime, c’est avec un bel enthousiasme que je me suis plongée dans cette lecture qui aura, et j’en suis profondément navrée, déçue toutes mes attentes. L’ouvrage se divise en trois parties bien distinctes qui proposent chacune le portrait d’une jeune femme ayant eu maille à partir avec des créatures issues du folklore irlandais. La première, Emily Desmond, est une adolescente âgée d’une quinzaine d’années en 1913 et vit dans une belle demeure de la campagne irlandaise où elle cherche par tous les moyens à communiquer avec le « Petit Peuple » dont elle assure qu’il réside dans la forêt bordant son domaine (« Craigdarragh »). La seconde, Jessica Caldwell, est un peu plus âgée et vit cette fois dans les années 1930 : provocatrice invétérée, elle passe son temps à inventer mensonge sur mensonge pour se rendre intéressante… jusqu’à ce que certains se manifestent véritablement (« Le front des mythes »). La dernière, Enye MacColl, vit dans les années 1990 où elle arpente les rues, katana à la main, afin de débarrasser la ville de créatures monstrueuses (« Shekinah »). Trois héroïnes et trois histoires qui sont évidemment intimement liées puisqu’Emily, Jessica et Enye appartiennent à une seule et même famille. Si l’ensemble de ces récits forment donc un tout cohérent, chaque partie se déroule à une période bien distincte qui influe sur la manière dont chacun de ces trois portraits a été écris.

Une première partie ennuyeuse qui pose quelques bases intéressantes…

L’ouvrage s’ouvre avec l’histoire d’Emily Desmond et de son père, tous deux habités par des obsessions totalement opposées. Car si l’astronome se fascine pour ce qu’il estime être la première manifestation incontestable de l’existence d’une vie extraterrestre, la jeune fille, elle, ne jure que par les mythes. Aspirant à un destin bien plus glorieux que celui qui l’attend, l’adolescente se nourrit de toutes les références au folklore qui lui tombe sous la main, et assure à tout le monde qu’elle a la capacité de voir et d’interagir avec le monde des fées. Mais ces dernières ne sont pas comme nous, et leurs réactions peuvent se révélées dangereuses pour Emily… J’ai eu un mal fou à m’immerger dans cette histoire qui paraît, au premier abord, assez classique mais qui s’attarde sur tellement de détails inintéressants que j’ai bien failli m’arrêter en cours de route. Et pourtant, avec le recul, c’est certainement cette première partie que j’ai trouvé la plus réussie (c’est vous dire ce que je pense de la suite…). Ian McDonald opte ici pour une narration qui repose sur une alternance de correspondances issues des différents protagonistes : extraits du journal intime d’Emily, courriers échangés entre le père et certains de ses collègues scientifiques, rapport du psychiatre chargé d’étudier le cas de l’adolescente… Si le début est un peu poussif, la suite se fait plus captivante à mesure qu’évoluent les relations entre le « Petit Peuple » et la jeune héroïne, celle-ci passant de la fascination à la crainte, jusqu’à plonger dans l’horreur. Si l’aspect « fantastique » ne laisse pas vraiment de doute et est plutôt réussi, je serai en revanche beaucoup plus nuancée en ce qui concerne l’explication « rationnelle » proposée par le psychiatre en charge d’Emily pour qui ces créatures seraient directement nées de l’imagination de la jeune fille. L’idée est intéressante, pour autant je reste peu convaincue par les arguments du praticien qui se perd dans des explications bancales sur la frustration sexuelle d’Emily, ses rapports avec son père…

Que te veulent-elles ? Pourquoi se donnent-elles la peine de quitter les délices infinies des forêts de L’outremonde pour venir jusqu’à toi ? Pourquoi s’intéressent-elles à ta personne, Emily Desmond ? Ce sont des fées, des Sidhes, les habitants des collines creuses… leurs motivations sont aussi insondables que les changements de saison ou les marées. Qui te prouve qu’elles ne te veulent aucun mal ? Peux-tu leur accorder aveuglément ta confiance ?

… mais une suite poussive qui ne tient pas ses promesses

La seconde partie met en scène une héroïne un peu plus âgée, Jessica, dont on découvre qu’elle possède elle aussi le pouvoir de matérialiser les mythes. La théorie de l’auteur se fait alors de plus en plus précise, développant l’idée d’un univers proche du notre dans lequel serait stockée la mémoire collective des hommes ainsi que tous les fruits de leur imagination : le Mygmus. Une espèce de matrice, donc, perpétuellement alimentée par les nouveaux mythes que nous nous créons et à laquelle seuls de rares individus « mythoconscients » peuvent avoir accès. Un don possédé par Emily Demond et qu’elle transmettra à certaines de ses descendantes. Si la théorie de l’auteur s’affine, cette seconde partie n’en reste pas moins peu passionnante, la faute à une narration qui s’enlise et à des passages presque incompréhensibles consacrés à un duo de personnages totalement farfelu. S’en suit un bref interlude de trois ou quatre pages (« Coda ») qui ne présente à mon sens aucun intérêt et qui sert juste à faire comprendre que la lignée d’Emily se poursuit. La dernière partie est certainement la plus indigeste et la moins réussie. On y découvre la petite-fille de Jessica, qui a hérité d’une partie seulement du pouvoir de ses ancêtres et qui découpe à coup de katana, et sous l’emprise de la drogue, les monstres que lui envoie régulièrement son aïeule. Le récit est une fois encore très poussif et ne parvient que très rarement à maintenir éveillé l’intérêt du lecteur. C’est d’autant plus dommage que certaines des idées de l’auteur sont vraiment excellentes, à commencer par sa réflexion très perspicace en ce qui concerne les mythes, la manière dont ils s’adaptent, se transforment ou fusionnent avec de nouveaux folklores.

Les raisons d’un manque d’intérêt manifeste

Vous l’aurez compris, aucun de ces trois récits ne m’aura pleinement convaincue, et ce pour essentiellement trois raisons. La première tient sans aucun doute au fait que ni Emily, ni Jessica, ni Enye ne sont attachantes. Frivoles, caractérielles, arrogantes, froides, puériles, oui, sans aucun doute. Mais attachante, jamais. La deuxième raison vient de ce que le changement d’époque laissait espérer en terme de reconstitution historique. Dans la mesure où les trois récits se déroulent en Irlande tout au long du XXe siècle, on pouvait en effet s’attendre à ce que l’auteur s’attache justement à mettre en avant l’histoire tourmentée du pays à cette époque. Et bien non, ou alors vraiment très peu. On a bien quelques références à l’IRA et leurs actions, ou aux exactions commises par les Black & Tans dans les années 1920, mais c’est tout. Autant dire que si vous n’avez pas déjà un petit bagage historique, vous n’allez rien saisir du contexte de l’époque, et que même si c’est le cas, vous n’apprendrez de toute façon rien de plus sur les relations entre l’Irlande et l’Angleterre tout au long de ce siècle pourtant chargé d’événements importants. Oh certes, on a bien quelques petites anecdotes une fois de temps en temps, mais franchement ce sont loin d’être les plus palpitantes ! (je ne sais pas par exemple d’où vient cette manie de l’auteur de nous détailler la météo des bleds voisins de ceux de ses héroïnes, mais honnêtement je pense qu’on aurait pu s’en passer…) La troisième et dernière raison qui a participé à complètement me sortir de ma lecture vient de la plume de l’auteur que j’ai trouvé très maladroite. Énumérations à rallonge, anaphores qui s’éternisent, utilisation de formules qui cassent complètement le rythme, à l’image de cette manie d’entrecouper les mots d’une même phrase d’un point (« Jessica. Est. Amoureuse. ») ou ces répétitions un peu ridicules (« Elliot a remarqué Enye. Enye a remarqué qu’Elliot l’a remarquée. Enye n’est pas certaine d’apprécier l’intérêt que lui porte Elliot. » (sic) ; ou encore « Elle sait qu’il sait. Il sait qu’elle sait qu’il sait »…)… : bref j’ai trouvé ça très mal écris !

Mythoconsciente. Elle appartenait à cette minuscule communauté de femmes qui avaient au fil de l’histoire canalisé et façonné les peurs et les espoirs les plus profonds de l’humanité pour en faire des dieux, des démons et des héros de ses nuits les plus sombres. Mythoconsciente… elle maniait ce nom, ce titre, tel un sabre ; et, tel un sabre, il lui permettait de trancher la réalité et de la laisser se vider de son sang. 

Serait-ce que je ne me suis pas plongée dans l’ouvrage au bon moment ? Toujours est-il que je suis totalement passée à côté de ce roman que j’ai vraiment peiné à terminé et qui, mis à part une réflexion intéressante sur les mythes, ne dispose ni d’une intrigue, ni de personnages, ni d’un style à même de transporter le lecteur. J’en suis d’autant plus déçue que, encore une fois, le roman a manifestement conquis un large lectorat. Dommage pour moi !

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